Démocratie et technologies: alliés ou ennemis ?

Avez-vous déjà dû voter pour autoriser AirBNB à louer des chambres dans votre commune ? Ou pour autoriser Waze, l'application GPS, à détourner du trafic vers une rue ou vers une autre en fonction des bouchons ? Ces technologies ont pourtant un impact très important sur l'avenir des communes, régions pays.

L'usage  de ces technologies a démontré qu'avec le temps, elles étaient capables de modifier en profondeur le marché du logement dans des villes comme Barcelone ou Amsterdam, ou encore de changer considérablement le volume du trafic dans certaines rues et de dégrader brutalement la vie d'un quartier, tout cela pour éviter de se retrouver coincé dans des travaux de longue de durée.

 D'un point de vue politique, voire philosophique, ces technologies ne sont donc pas neutres. Elles orientent, parfois de manière très importante, notre façon de vivre ensemble. Damien Van Achter, fondateur du lab.davanac et professeur invité à l’IHECS a analysé ce lien entre démocratie et technologie dans Jour Première.

Si on remonte un peu plus dans le temps, on ne pourrait pas non plus citer la date du jour où on a voté pour ou contre l'automobile ou l'électricité parce que à priori, ces technologies ont montré qu'elles permettaient de faciliter la vie des gens, d'améliorer le confort de vie et de créer de nouveaux services et de nouveaux produits. Et pourtant, à nouveau, ces technologies ont eu un impact considérable sur notre mode de vie au cours des 150 dernières années. 

Est-ce que les technologies sont démocratiques ?

Il y a 15 ans déjà, Richard Sclove se posait cette question dans un ouvrage devenu une référence en la matière intitulé "Choix technologiques, choix de société", à propos des institutions non élues qui structurent nos vies. Et comme le souligne le site "Mais où va le web", cette question de la démocratie technologique est plus que jamais au coeur de l'actualité.

Alors, non, disons le tout de suite, la technologie n'est pas démocratique. Mais la bonne nouvelle selon Damien Van Achter, c'est qu'elle pourrait le devenir En fait, la nature humaine étant ce qu'elle est, l'homme aura toujours tendance à choisir la facilité et ou a tenter de détourner une technologie à son propre personnel profit plutôt qu'à la mettre au service de la collectivité.

L'exemple de Facebook

Si l'on remonte au début de ce réseau social devenu planétaire, et que l'on vous avait posé la question à l'utilisateur" Etes-vous pour on contre le fait de retrouver vos copains de classe de 6 ème primaire"ou bien "Etes-vous pour ou contre le fait de pouvoir garder le contact avec votre cousin parti vivre à l'autre bout du monde ?" Evidemment vous auriez répondu non. Et c'est d'ailleurs exactement ce qui s'est passé. Par facilité, parce que cette technologie nous rendait un service que personne jusque là n'avait été capable de nous rendre avec autant de soin et de précision, nous avons accepté, collectivement, qu'elle utilise nos données, principalement pour nous cibler avec de la publicité.

Cependant personne ne nous force à utiliser et à accepter les conditions générales de Facebook, mais la conséquence de cet usage, devenu quasi frénétique en ce qui concerne Facebook, c'est que cette technologie a bel et bien eu une conséquence sur notre démocratie et son mode de fonctionnement. Cambridge Analytica en est l'exemple parfait et aux USA avec l'élection de Trump. Difficile après coup de vouloir légiférer sur une technologie qui s'est imposée d'elle-même, et pourtant c'est ce à quoi le congrès américain ou le parlement européen s'emploient depuis quelques mois.

Comme le souligne Richard Sclove, pour résoudre ce problème, il faudrait pouvoir prédire à l'avance si une technologie s'avèrera bonne ou mauvaise. Ce qui est littéralement impossible, même en déléguant sa responsabilité de citoyen en s'en remettant à des experts pour décider à notre place s'il faut l'autoriser ou l'interdire. C'est d'autant plus illusoire qu'une technologie ne peut pas être en soit bonne ou mauvaise, mais que ce sont les usages que nous en avons qui ont des conséquences positives et négatives, sur le long terme.

Avoir de la démocratie dans la technologie même combat que le manque de représentativité citoyenne en politique ?

On l'a bien vu lors des élections dimanche dernier, si bon nombre de candidats ont bien compris qu'ils pouvaient noyer les réseaux pour faire leur pub , combien seront-ils, une fois élu, à utiliser cette technologie pour faire remonter des propositions citoyennes, à en débattre publiquement et à co-construire des solutions grâce à cette technologie ?

Il s'agit surtout, selon l'auteur, de limiter les techniques débilitantes, comme il les appelle: celles qui manipulent l'homme, exacerbent les inégalités et détruisent le mode de vie convivial. Il rappelle que bon nombre des technologies ont tendance à reproduire des systèmes de privilèges existants, sans les remettre en cause.

"Prenez par exemple le traitement automatique des données dans l'attribution ou non des aides sociales, c'est une technologie qui existe et qui fonctionne sans aucune intervention humaine donc. Ce sont uniquement des machines qui vont décider si vous avez droit ou non à une aide sociale. Ces techniques sont totalement discriminantes, liberticides et punitifs, et pourtant elles sont d'ores et déjà acceptées et mises en place dans certains pays sous prétexte qu'elle facilite la prise de décision et fait gagner du temps aux institutions" illustre Damien Van Achter.

Comment répondre à ce manque de démocratie dans la technologie ?

Pour Richard Sclove, les bons exemples à suivre se passent généralement et d'abord à un niveau local, avant de s'étendre si elles ont fait leurs preuves. Il cite ici l'exemple des associations qui militent pour une meilleure accessibilité des lieux publics par les personnes handicapées. Elles ont fait un boulot colossal pour documenter les bonnes pratiques, les trucs et astuces et les aménagements utiles. Elles avaient peu de moyens, peu de soutien et pourtant, la façon dont elles ont agit, en réseau, a permis à de nombreuses villes de s'emparer de ces pratiques et de les rendre très concrètes un peu partout dans le monde

Mise à l'échelle de la participation citoyenne aux processus démocratiques, cela implique de sortir des logiques où les élus monopolisent la parole. Il faut tester, échouer et apprendre, chercher à compléter les structures existantes avec des mécanismes participatifs, comme au Danemark, avec des "conférences de consensus", par exemple.

En fait, pour les élections de 2019, le pire serait de continuer à penser que la technologie n'est pas politique, tout comme elle ne serait qu'un enjeu économique. Parce dès que les citoyens en prennent conscience, ils peuvent alors questionner et remettre en cause les hiérarchies et les dogmes, et agir sur leur environnement en créant de nouvelles techniques, qui pourront à leur tour s'avérer beaucoup plus démocratiques. 

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