David Le Breton : "Les conduites à risque révèlent une quête d'absence"

Edvard Munch - Le Cri
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Edvard Munch - Le Cri - © Wikimedia

David Le Breton est un anthropologue et un sociologue singulier : il s’est intéressé à des questions intimes comme la douleur, salvatrices comme la marche, profondes comme le silence.

C’est un sociologue du pas de côté, celui qui nous permet de mieux vivre. Son dernier livre Tenir (Ed Métailié) est une exploration de la douleur quand elle devient chronique. 
David Le Breton s’est penché sur les mises en jeu du corps qu'il a notamment étudiées à travers les conduites à risque et les tatouages. Blessures du corps, blessures d’existence. Une équation qu’il a détaillée par le menu. 

David Le Breton recherche le silence. Pour lui, la musique obligatoire diffusée dans les magasins et dans de multiples autres lieux empêche de se plonger dans son intériorité. La musique n'est pas faite pour être un bruit de fond. Il faut débusquer le silence ; il ne s'agit pas de haïr le bruit mais de pouvoir choisir. 

Il aime par-dessus tout marcher au hasard dans les villes, dans les campagnes, être libre de son cheminement. "Le flâneur, c'est la lenteur, l'observation, l'écoute du monde, le rythme de l'intériorité,... La flânerie, c'est disparaître dans une certaine félicité. Marcher, c'est une forme de disparition de soi, on laisse derrière soi cette tyrannie de l'identité qui nous ramène toujours à nos multiples responsabilités. Ce qui importe, c'est la liberté de conscience et d'imagination, qui nous est arrachée quand on est dans un rythme de travail qu'on ne choisit plus. Il devient difficile alors d'assumer son personnage social. On peut alors glisser vers la sensation de ne plus avoir sa place dans le monde."

 

Une tentation de disparition de soi

Les gens ont une volonté d'impuissance. Ils courent désespérément après leur vie. Le mal de vivre, les conduites à risque révèlent une quête d'absence, une quête de coma, comme le coma éthylique. De plus en plus de jeunes boivent le plus vite possible pour ne plus être là. De plus en plus de jeunes sont en dehors du lien social. Ils sont dans le refus du corps, de la voix, dans une forme d'autisme.

"On retrouve ça dans la radicalisation, qui est une quête d'un Dieu qui donne des réponses à la vie. Ainsi que dans l'anorexie, qui est la recherche d'une longue ivresse, d'une transe, une quête de légèreté, de volatilité. Toutes ces conduites indiquent une tentation de disparition de soi. Chacun a besoin de retrouver le goût de vivre qui se raréfie au milieu de toutes les sollicitations qui nous étouffent."

Dans les conduites à risque des jeunes, il y a une activité, un choix, une manière de construire son personnage, une forme d'intuition du monde, nous dit David Le Breton. Tout comme dans la dépression, le burn out, l'anorexie ou encore la maladie d'Alzheimer.  Certains cas d'Alzheimer sont bien sûr orientés par la génétique mais d'autres cas viennent du fait que ces personnes ont donné toutes leurs ressources pour vivre. Elles n'ont pas envie de se tuer, mais elles s'effacent progressivement du monde, sans doute pour ne pas meurtrir leurs proches. Elles nous apprennent à les quitter. 

La dépression peut être aussi une manière de se reprendre, en en payant le prix bien sûr : sentiment de gâchis, d'insignifiance. L'anorexie également. Dans toutes ces formes de disparition de soi très douloureuses, mais réversibles, il y a quelque chose de positif.

Notre corps est notre présence au monde, la sensorialité du monde, tout ce qui nous retient dans le monde : son infinie beauté, le plaisir de manger, le toucher...

La marche comme antidote

Quand le corps est vécu comme une objection, que notre lien au monde qui passe immanquablement par notre corps s'est défait, la marche est l'antidote. Elle permet de retrouver la beauté du monde et la contemplation.

Depuis les années 2000 il y a un succès sociologique planétaire de la marche, qui est une forme de résistance, un retour au corps face à la position assise qui nous est en permanence imposée. On retrouve le redressement, la verticalisation. La marche est aussi l'éloge de la lenteur, la décélération, qui va de pair avec le slow food : on mange avec jubilation un sandwich, on boit dans une source d'eau fraîche... le retour à un bonheur élémentaire, absolument démocratique, un retour à soi.

Ecoutez David Le Breton dans cet entretien en deux parties avec Pascale Tison...

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