"Dans un entretien d'embauche, c'est la voix qu'on écoute, c'est la parole que l'on juge"

On n’apprend pas suffisamment à utiliser sa voix, selon le Dr Claude Fugain
On n’apprend pas suffisamment à utiliser sa voix, selon le Dr Claude Fugain - © Pixabay

Claude Fugain est phoniatre. Depuis cinquante ans, elle enseigne à ses patients à utiliser cet instrument de pouvoir complexe et merveilleux qu’est la voix. Hommes politiques à bout de souffle, professeurs aphones, comédiens inaudibles, avocats faussets, femmes dont les voix fluettes se perdent en réunion, tous ont auprès de ce médecin exceptionnel enfin appris à se faire entendre.

Par son livre Médecin des voix (Grasset), Claude Fugain veut nous faire comprendre à quel point cette voix, qui est notre identité, qui véhicule nos émotions, n’est pas à prendre à la légère. Chacun de nos problèmes a une influence sur notre voix.

Dans la voix, il y a une part mécanique et une part sensorielle et émotionnelle. Il faut mélanger cette double approche. Travailler la voix est un développement de compétences que l’on devrait apprendre dès l’école primaire, estime-t-elle.


Respecter les problèmes de la voix, c’est respecter l’être humain

"La découverte pour moi de la phoniatrie, c’est le passage de la corde vocale, qui n’est pas très passionnante, c’est un bourrelet qui vibre, à la voix, c’est-à-dire l’individu dans son ensemble : sa sensibilité, son intelligence, sa vie professionnelle, sa vie sociale. C’est ce qui fait que travailler la voix avec quelqu’un est absolument passionnant, même pour la personne qui le rééduque. C’est magique, la voix."

Beaucoup de gens, lorsqu’ils entendent leur voix, la détestent. Elle n’est jamais assez… généralement jamais assez grave. Elle ne traduit jamais ce que l’on pense être, elle ne traduit jamais notre force, notre puissance, notre autorité.

On lui reproche d’être immature ou trop aiguë, trop petite. Tout le monde cherche des graves. Il est possible de fabriquer sa voix, de la sensualiser par exemple, comme les voix d’aéroport.

Guillaume Galienne a travaillé sa voix pendant 4 ans avec Claude Fugain, en associant le travail de la mécanique et beaucoup de psychologie. 
"Les psychanalystes disent que l’ennemi, c’est la famille. Je ne dirais pas que c’est l’ennemi, mais c’est souvent le problème. Quand on dit : on ne m’entend jamais, on me fait répéter, on ne m’entend pas, ce sont des enfants qui ne parlaient jamais, dans des milieux familiaux où l’on ne s’exprimait pas, où la parole n’était pas si importante que ça. Finalement on fait comme on a appris, on fait comme on a entendu, on parle comme on a entendu. Or la parole est capitale.
Quand une mère dit : mon enfant parle tout le temps. Eh bien tant mieux, parce que le drame, c’est quand il ne parle pas",
affirme Claude Fugain.

On ne parle pas de la même façon, à son conjoint, à son enfant, au travail… La bonne voix, ce n’est pas la voix posée, mais la voix adaptable au rôle que l’on veut jouer au moment où on va le jouer.


Le charme des voix graves

La voix est caractérisée par trois paramètres :

  • L’intensité, c’est parler fort ou faiblement.
  • La hauteur, qui dépend de la masse des cordes vocales. Plus la masse est petite, plus on a une voix aiguë.
  • Le timbre, qui dépend de l’agencement des caisses de résonance. C’est là qu’on peut travailler, qu’on peut fabriquer la belle voix, l’enrichir en harmoniques graves auxquelles on est très sensible, alors qu’on n’aime pas beaucoup les harmoniques aigus.

Tout le monde aime les graves et nos voix se sont adaptées à cela. Sur sa carrière, Claude Fugain a vu changer les voix des femmes. En prenant du pouvoir, leur voix est devenue plus grave. Impossible en effet de parler avec une petite voix quand on est une femme chef d’entreprise. Une première ministre, dont la voix était partie un peu dans les aigus, s’était d’ailleurs fait traiter d’hystérique. Alors qu’il était normal que, poussant l’intensité, la hauteur de la voix monte.

Mais c’est vrai que ce sont les graves que les gens réclament toujours. Les gens viennent consulter en disant : j’ai une petite voix, je veux une voix qui me permette de m’exprimer, d’être entendue, d’être écoutée.


Éviter l’inconfort d’écoute

Il y a des voix claires que personne n’écoute et des voix voilées que tout le monde adore. Il n’y a pas de normes en matière de voix. Mais il ne faut pas avoir une voix qui entraîne un inconfort d’écoute. La voix grave si sensuelle de Jeanne Moreau, au bout d’un moment, s’est dégradée jusqu’à devenir un brin ridicule, moquée par tout le monde, et jusqu’à procurer cet inconfort d’écoute.

Les hommes politiques travaillaient beaucoup plus leur voix jadis. Or la voix, c’est très important pour être écouté. La belle voix de Jean-Luc Mélenchon est appréciée et lui permet d’haranguer les foules. En revanche, la voix de Ségolène Royal, pendant les élections présidentielles de 2007, agaçait un peu tout le monde et l’a certainement pénalisée. Dans l’inconfort, on zappe, on enlève.

"Il faut dire qu’à l’ENA, on n’apprend pas suffisamment à utiliser sa voix, je pense."


Les dysphonies fonctionnelles

François Le Huche a défini la phoniatrie et a décrit ces dysphonies fonctionnelles ou dysfonctionnelles. Il s’agit d’une altération de la voix, due à un usage malmenant de toute cette machine.

Ce n’est pas un hasard si 30 à 40% des patients sont des enseignants. Ce sont les vrais professionnels de la voix mais ils manquent sérieusement de formation sur la façon dont on enseigne.

On peut travailler la relation entre la soufflerie que sont les poumons et la musculature : il y a 300 muscles qui bougent quand on utilise sa voix pour convaincre une classe, ce que l’on appelle la voix projetée. La relation soufflerie/vibrateurs est le travail essentiel.

"Dès qu’il y a un effort, comme chanter, parler, parler fort, c’est un effort physique, ce n’est pas un effort laryngé. Dès qu’il y a un effort laryngé, il y aura dysfonction et progressivement altération de la voix, puis altération des cordes vocales elles-mêmes."

Claude Fugain plaide pour qu’on enseigne l’expression orale dès l’école primaire. "Dans un entretien d’embauche, c’est la voix qu’on écoute, c’est la parole que l’on juge. On n’aime ou on n’aime pas presque même les compétences de quelqu’un, sur sa voix." Elle insiste aussi pour que ce soit enseigné aux enseignants. C’est une lacune, alors que la voix prend de plus en plus d’importance.


Claude Fugain a aussi développé les implants cochléaires, inventés par le professeur Claude-Henri Chouard et le neurophysiologiste Patrick MacLeod. Une renaissance pour les patients qui en ont bénéficié.

Ecoutez ici cette aventure extraordinaire.

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK