D'où vient le mythe de la virilité ? Est-il en péril ?

Les fondations du mythe de la virilité
Les fondations du mythe de la virilité - © Robert Laffont Editions

L’homme, c’est la force, le goût du pouvoir, l’appétit de conquête, l’instinct guerrier et… l’asservissement de la femme. Mais aussi, la peur de l’impuissance. Comment est né ce fameux mythe de la virilité ? Et si, comme les femmes, les hommes en étaient victimes ? De la préhistoire à aujourd’hui, observons nos bijoux de famille, en compagnie d’Olivia Gazalé, professeur de philosophie.

Olivia Gazalé est l’auteure de Le mythe de la virilité, un piège pour les deux sexes, aux éditions Robert Laffont.

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On constate aujourd’hui un malaise masculin bien réel, mais pour Olivia Gazalé, il ne résulte pas tant de la révolution féministe que du piège que l’homme s’est tendu à lui-même il y a près de 3 millénaires, en accomplissant la révolution viriarchale, qui a fait de lui le maître absolu de la femme.

En français, 'homme' veut dire à la fois l’individu de sexe masculin et tout le genre humain, ce qui pose déjà un problème. Au moment où la Déclaration des Droits de l’Homme a proclamé : "Tous les hommes naissent libres et égaux en droits", on pensait uniquement au genre masculin.


Qui est le premier sexe ?

L’homme est considéré depuis toujours comme le premier sexe, comme le sexe fort. Or il n’apparaît dans la nature que bien longtemps après le sexe féminin. Dans l’océan primitif, les organismes se reproduisent par réplication/scission, c’est-à-dire sans intervention du principe mâle. Et cela jusqu’à il y a 300 millions d’années, où le chromosome Y émerge. C’est l’apparition de la sexualité.

L’homme des premiers âges a déjà le sens de la sacralité mais il donne une place à la femme. Dans les civilisations égyptiennes, étrusques, celtes, minoennes, les droits et pouvoirs des femmes dans la vie réelle sont beaucoup plus étendus qu’elles le seront par la suite. Elles peuvent être divinisées, comme pôles de la fertilité en particulier.

Suivant les époques et les sociétés, elles ont le droit de choisir leur époux, d’étudier, de circuler librement… La femme étrusque a ainsi beaucoup plus de droits que son arrière-petite-fille la romaine. Mais petit à petit, ces droits leur seront confisqués.

Le monde va peu à peu basculer dans une ère tournée vers l’homme, vers l’androcentrisme, durant laquelle la femme va perdre l’essentiel de son pouvoir, de sa dignité. On assiste à une déshumanisation de la femme.

L’explication la plus répandue est parce qu’il est plus fort. Or il se pourrait que ce décalage de stature, ce dimorphisme entre l’homme et la femme, ne soit pas à 100% naturel, ne soit pas tant la cause de l’infériorisation de la femme que l’une des conséquences. Les femmes ont toujours été moins nourries. Ce retard de croissance pourrait en être en partie une conséquence.

La construction culturelle de la hiérarchie des sexes a fait qu’on a considéré que la femme par nature était plus faible. La mythologie, la philosophie, les religions monothéistes, le droit ont encouragé cette infériorité. Puis la médecine, la biologie, les arts,… tout a conspiré pour construire une idéologie de la supériorité du sexe masculin.

Aristote parle de la hiérarchie des fluides, la supériorité du sperme sur le lait. La femme perd son sang par ses menstruations, tout comme elle donne son lait, de façon passive. Elle ne maîtrise pas ces flux. Par opposition à l’homme qui verse son sang, donne son sang, dans quelque chose d’actif, et qui est supposé contrôler l’émission de sa semence.

Tandis que la femme se subit et est faite pour subir, l’homme se gouverne et est fait pour gouverner. Cette idée va s’imprimer dans les mentalités pour des millénaires.
 

La procréation et le mariage

L’homme va imposer la logique symbolique de la filiation. Pendant des millénaires, l’homme n’avait pas compris le pouvoir fécondant du sperme. La femme était considérée comme le pôle unique de la procréation, elle enfantait toute seule.

C’est au néolithique, au contact des animaux, qu’on s’est intéressé au rôle du sperme et de la fécondation mâle. Du jour où l’homme a compris son rôle, de matrilinéaire, la société est devenue patrilinéaire. Au lieu de considérer qu’il y avait deux pôles, il y a eu une confiscation par le père, qui s’est approprié le fruit de la fécondité, la filiation et par son nom, l’a fait entrer dans le langage.

Le mariage est le meilleur moyen de s’approprier la femme, de contrôler la procréation. Il va falloir domestiquer la femme pour s’assurer de la procréation, la terreur de l’homme étant qu’elle porte un enfant illégitime.


L’infériorité de la femme

Son sexe caché à l’intérieur induit la diabolisation de la femme – elle est vue comme tentatrice, lubrique, insatiable, diabolique. Mais il signifie aussi son infériorisation : on en déduit que sa vocation est l’intériorité, l’aménagement de son intérieur, la vie domestique, le psychisme… Par opposition à un homme qui a des organes fièrement tournés vers l’extérieur et qui donc paraît naturellement disposé à la conquête, à l’extériorité, à la transcendance et à la domination.

La femme est donc fautive dès le départ, elle mérite tous les châtiments qu’elle subit. Sa culpabilité, dès le péché originel, justifie la violence à son encontre. Il faut la soumettre, lui prouver qu’elle est inférieure. On va l’exclure politiquement, économiquement, religieusement.

Cette idéologie de la supériorité est à la fois opprimante pour la femme mais c’est aussi une oppression de l’homme par l’homme. Devenir un homme, fabriquer un homme est un processus absolument coercitif. L’appétit de la victoire, le désir de mourir au combat n’ont rien de naturel. Cela s’acquiert à coup de dressage, de service militaire, de rites initiatiques. Cet idéal est discriminatoire, car il exclut tous les hommes qui ne sont pas porteurs de la virilité triomphale et qui passent par conséquent pour des sous-hommes.
 

Le culte du corps

L’idée que l’excellence de l’espèce humaine est le corps viril va durer très longtemps. L’injonction à la beauté est très discriminatoire chez l’homme autant que chez la femme. Et si les statues gréco romaines ont un petit sexe, c’est parce qu’un vrai homme doit se gouverner, doit pouvoir maîtriser son instinct sexuel.

Le dressage commence très tôt. En Grèce antique, on va parler de pédagogie pédérastique. Le jeune homme de bonne famille doit être guidé vers la maturité par un homme plus âgé, appelé éraste, par la culture mais aussi par la pénétration active. La pédoplégie est l’éducation par les coups, et va se prolonger jusqu’à tout récemment. Il s’agit d’endurcir le garçon.

A Rome, il s’agit plutôt de s’adonner à tous les plaisirs avec de très très jeunes esclaves enfants qui sont brutalisés. Le mythe de la virilité sera tiré à son paroxysme dans les sociétés fascistes, dont le nazisme.


La virilité idéale

Les injonctions à la virilité sont non seulement coercitives et discriminatoires, mais aussi très paradoxales. Dans cette injonction à la toute-puissance sexuelle, il y a la nécessité de prouver sans arrêt sa virilité, avec une violence sexuelle d’ostracisation envers celui qui ne possède pas les marqueurs de la puissance sexuelle.

Il faut afficher un appétit inépuisable mais en même temps, il faut prouver qu’on est capable de sublimation. La virilité absolue est la capacité à gouverner son désir.


La fin des hommes ?

Les conquêtes féministes ont généré une certaine inquiétude de la part des hommes. Les masculinistes aux Etats-Unis considèrent qu’elles ont émasculé l’homme.

Je ne pense pas que ce soit la fin des hommes, je pense au contraire que c’est le crépuscule d’une idéologie, la virilité, qui laisse advenir et se réinventer les masculinités dans toute leur diversité."

L’homme aujourd’hui a par exemple le droit de montrer ses émotions. C’est une extraordinaire émancipation pour l’homme mais aussi pour la femme. Et on se trompe de coupable quand on dit que la femme a créé le malaise masculin, qui est bien réel.

L’entretien intégral, passionnant, est à suivre ici

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