Cyberharcèlement - Insultes, menaces de morts ou de viol, le quotidien des femmes journalistes

63 % des femmes journalistes déclarent qu’elles ont été menacées ou harcelées en ligne. Menaces de mort, d'agressions ou encore de viols sont des faits courants. Des faits que l'on constate un peut partout dans le monde et qui donne l'impression que notre monde est resté très patriarcal. Récit de quelques expériences dans un documentaire édifiant.

BANU GUVEN connait bien le cyberharcèlement. Elle est journaliste en Turquie. Elle a perdu son travail dans la presse écrite pour avoir critiqué la censure d’Erdogan. Depuis, elle n’a pas retrouvé de travail. Et la chaîne d’information pour laquelle elle travaillait a été fermée suite à n décret pendant l’état d’urgence.

De nos jours, en, Turquie, les journalistes qui sont critiques sont perçus comme des traitres.

Mais si vous êtes une femme journaliste, vous devenez une chienne, une pute . Vous devenez quelqu’un qui mérite d’être violée et tuée.

Selon elle, être une femme journaliste en Turquie, c’est s’exposer à des réactions très brutales. Quelques exemples de messages qu’elle a reçu: 

 

Tu iras bruler à petit feu en enfer

Y a-t-il un type assez courageux pour faire taire cette salope

Fais une faveur à ton pays suicide toi

La journaliste ne veut pas abandonner son travail et son combat mais, au quotidien, elle estime que sa vie a changé.

" Vous regardez derrière vous pour voir si quelqu’un vous suit. Vous regardez les gens en vous demandant si " cette " personne vous regarde avec des sentiments positifs ou négatifs. "

Les insultes et les menaces changent-elles le métier ?

5 images
© Tous droits réservés
© Tous droits réservés

Esdovia Moskin est une journaliste russe. Il y a quelques temps, elle était en Syrie pour un documentaire qui questionnait la manière dont les habitants vivaient le conflit.

Pour l'une des séquences, elle a été amenée à parler des massacres de Palmyre. Elle a très vite reçu des messages haineux et des promesses de viols.

Je suis sensible et cela affecte mon équilibre émotionnel. Je ne regarde pas les commentaires. Ca pourrait affecter mon moral. En fait, tu dois trouver de la force pour affronter cela. Ca prend du temps.

Depuis, je choisis différemment mes sujets. Je suis plus prudente.

 

Marija Vucic a vécu le même type d’expérience en Serbie. Un groupe d’activiste voulait projeter un film sur les relations Albano Serbe. Mais il y a eu des incidents lors de la projection. J’ai publié un article sur le sujet le soir même.

En quelques heures, son profil Facebook a été la cible de menaces: "Certains disaient que J’allais être tuée par l’épée. D’autres ont même dit que j’étais la pute la moins chère de la rue."

Quand tu subis des réactions comme celle-là, tu commences à te poser des questions sur ton métier. Pour qui est-ce que j’écris ? Est-ce qu’ils en valent la peine ?

Mais tu ne dois éviter d'y penser trop souvent, sinon, tu ne travailles plus. 

Le web et les réseaux sociaux ont compliqué les choses

5 images
© Tous droits réservés

Nadezdha est vice-présidente de l'union européenne des journalistes. Pour elle, le constat est sans appel. La liberté de la presse et le développement des médias est menacé.

"Il y a quelques années on a cru que l’arrivée des réseaux sociaux et des médias sur le web allaient mettre femme et homme sur un pied d’égalité et gommer le côté paternaliste de la presse.

"Tout le monde aurait la même chance de diffuser de l’information. Mais on s’est vite rendu compte que le web comportait pas mal de menaces et de trolls toujours prêts à brouiller les messages."

 

La présidente est inquiète. Les comportements sexistes et agressifs l'étonnent peu en Russie. Selon elle, le pays sort d’une ère soviétique et d’une société patriarcale. C'est d'autant moins étonnant en Turquie qui est encore beaucoup plus fondamentaliste que la Russie. Par contre, que ce genre de comportements existent en France, en Grande Bretagne ou aux Etats-Unis m’étonne.

Soraya Chemaly est auteure et activiste. Pour elle, les faits ne sont pas nouveaux. Les femmes parlent de leurs expériences et enquêtent depuis longtemps sur bon nombre de sujets

"Les remarques et les menaces sont courantes. Mais certains responsables considèrent que comme cela vient des femmes, ce n’est pas très important."


A LIRE AUSSI : Une fille apprend très vite à ravaler sa colère


 

Le cyberharcèlement est généralement très organisé

5 images
© Tous droits réservés

Camille François est chercheuse. Pour elle, le sexisme sur Internet n’est pas rare mais il convient de distinguer les actes individuels de sexisme, des attaques sexistes coordonnées et ciblées. 

Dans le premier cas, ca peut être un commentaire douteux ou une blague lourde d'un collègue.

Dans le second cas, ce sont des attaques collectives et coordonnées. On prend une femme désignée comme cible et on l'inonde de messages.

Il s'agit d'un processus bien organisé. Les auteurs se retrouvent d'abord sur des groupes ou des forums privés. Ils vont permettre aux adhérents du forum d'avoir accès à vos coordonnées sur les réseaux sociaux ou à vos numéros de téléphone. En bref, tout ce qui pourrait permettre de rentrer en contact avec vous. 

On va donner tous les renseignements pour vous atteindre. S'ils le peuvent, ils s'échangeront des photos ou des documents vous concernant. Ensuite seulement, ils passeront à des attaques plus publiques et souvent amplifiées.


La Russie n'a pas le monopole de la manipulation des réseaux


Pour la chercheuse, le procédé est pernicieux. L’une des conséquences du harcèlement en ligne, c’est l’autocensure. La victime ne sait pas d’où vient le harcèlement. Elle ne sait pas où ca peut se produire. Elle craint pour sa famille. Cela peut entrainer du stress post traumatique

 

Les femmes journalistes sont méchantes et agressives, les hommes journalistes sont professionnels et bien documentés 

Plus près de nous, Kathy Searle de la BBC, a couvert l'information concernant le Brexit. Elle a voulu exposer les deux points de vue. La journaliste a été insultée et victime d’attaques, souvent misogynes.

La violence des attaques était telle qu'elle a du être escortée par un agent de sécurité lors de plusieurs de ses reportages.

Le discours est le même en Espagne. PEPA BUENO couvre l'actualité catalane: 

 

Je subis des menaces et des agressions au quotidien. Surtout sur des sujets sensibles ou sur lesquels la société est divisée

Dans l'esprit de beaucoup d'observateurs, il existe un biais: Si une femme mène un interview de manière sérieuse, elle est méchante et agressive. Si c'est un homme, c'est professionnels et bien documenté "

 

Des faits qui commencent à être condamnés

2015, une jeune fille violée dans une petite ville de Finlande. Il y a eu un communiqué de la police qui disait que les suspects n’étaient pas finlandais. Linda Pelkonen (journaliste finlandaise) va écrire un article sur ce faits divers en analysant les différents éléments.

Elle a été très vite mise en cause. "Pourquoi tu as posé ces questions ? Tu veux protéger les violeurs ?"

"Je me suis retrouvée le soir même sur un site de fake news disant que j’était une sorte de gauchiste attardée.  Certains ont donné mon numéro de téléphone en commentaire"

Les appels sur son téléphone se sont multipliés. Et certains n'ont pas hésité à la menacer. Elle a porté plainte. Les auteurs es faits ont été condamnés en 2018.

Et donc ?

De plus en plus, les faits de cyberharcèlement dont dénonçés. Mais pour la plupart des intervenantes, c'est une manière de voir qu'il faut changer: 

Pas mal d'hommes politiques ou de pouvoir entretiennent un minimisant le harcèlement envers les femmes. Il ne faut pas s'étonner que "les gens communs " se sentent autorisés à le faire.

 


►►► Retrouvez tous nos documentaires


 

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK