"Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi" - Mai 68 en Belgique, les 5 épisodes

Mai 68, en Belgique
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Mais que s’est-il vraiment passé en Belgique en mai 68 ?

Après la visite à l’ULB de Melina Mercouri, chantre de la résistance grecque exilée à Paris, le célèbre neuropsychiatre Mony Elkaïm proposa d’occuper notre jardin belge plutôt que les rues françaises. Il fut ensuite appelé à diriger les Assemblées Libres.

Le psychothérapeute Marc Abramowicz était en dernière année de psycho à l’ULB. Il nous dit en quoi mai 68 est le début de l’ère de la psychologie qui, pour le journaliste Hugues Lepaige, se double d’un mouvement collectif.

Sur le terrain, qu’ont-ils obtenu ? La mixité de la cité universitaire, comme à l’Université Paris-X à Nanterre. Ou la création de ce planning familial " Aimer à L’Ulb " qui fonctionne toujours, cinquante ans plus tard, en autogestion.

Et du côté des femmes ? Deux d’entre elles s’expriment dans cette série : Isabelle Stengers, chercheuse et philosophe, et Michèle Seutin, syndicaliste. Par la réappropriation d’une parole singulière devant le collectif qui donnait aux femmes la légitimité et le cadre dont elles avaient besoin, l’élan féministe va se concrétiser un peu plus tard, dès les années 70.


Une série en 5 épisodes de Pascale Tison
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1er épisode

Dans ce premier épisode, c’est Paul Goossens, journaliste fondateur du Morgen, qui revient sur le glissement idéologique de la scission de l’Université de Louvain récupéré par le mouvement nationaliste flamand et l’extrême droite flamande, quand le mouvement était à l’origine sous la houlette de la gauche. 

Mateo Alaluf se souvient de la venue de Paul Goossens en triomphateur à l’ULB : "Il est allé faire une conférence en janvier ou février 68 et sa conférence a été interdite par le recteur, partant de l'idée qu'il était catholique, flamand et gauchiste. Sur cette interdiction, il y a eu des échauffourées importantes, étudiants de gauche, de droite, néerlandophones, francophones. C'était aussi la scission de l'université qui se posait à ce moment-là. Et puis, lorsqu'il y a eu l'occupation de l'université et l'assemblée libre, en mai 68, il a été accueilli comme un héros."

"Les événements qui ont caractérisé le mai 68 français ont bien eu lieu en Belgique, mais pas simultanément, à des moments différents, plus tard. Ce qui s'est passé en mai 68, c'est un mouvement étudiant, au sens strict du terme sans que les autres aspects y soient mêlés d'une certaine manière. 

Son point culminant a été l'occupation de l'Université de Bruxelles, et son assemblée libre. Mais en même temps bien sûr, tout ce qui s'est passé à l'Académie des Beaux-Arts, dans les milieux culturels, la Radio Télévision Belge à l'époque, à l'Université de Gand, à l'Université de Liège, dans d'autres universités, dans beaucoup de milieux culturels.

Mais sans que cela déborde au niveau du mouvement ouvrier, des conflits sociaux, et sans que cela n'ait non plus des répercussions politiques directes à ce moment-là." 

Avec : Mateo Alaluf, Marc Abramowicz, Mony Elkaïm, Paul Goossens, Hugues Le Paige, Isabelle Stengers, Michèle Seutin, Alain Finkielkraut, Alain Geismar, Michelle Cotta et Claude Frochaux.

2e épisode

Marc Abramowicz était étudiant en psychologie à l’ULB. Il revient sur les événements des étudiants à l’université et sur la fondation d'Aimer à l’ULB, au sein de laquelle il a ensuite travaillé 33 ans.

"Pour moi, 1968 est une grande fête au niveau de mes opinions et de mes idées, puisque ça donne cette chance magnifique de participer à des événements où on remet en cause assez totalement la société, sur le plan de la culture, des relations hommes-femmes, des relations familiales. On n'a pas remis en cause la société au niveau des bases économiques ; nous avions des illusions à l'époque, mais ça na pas été le cas.

J'ai été un leader du milieu étudiant au niveau de l'ULB. A l'époque, il y avait un mouvement étudiant très fort, et syndicaliste d'ailleurs, actif pour les gens de milieux défavorisés entre autres."
 

Hugues Lepaige se souvient d’une manifestation qui va engendrer les suivantes.

Mony Elkaïm, psychiatre et écrivain, étudiant à l’ULB, va présider les assemblées libres qui vont devenir hégémoniques et vont déboucher sur des réformes à l’université.

"Ça a rassemblé des gens, et ça a en a divisé aussi, parce qu'il y avait des points de vue extrêmement différents qui s'exprimaient pendant cette révolte de mai 68 en Belgique, qui était évidemment incomparable avec ce qui se passait en France. C'était beaucoup plus modeste, les secteurs touchés étaient beaucoup plus limités (...) Ça a divisé parce qu'il y avait au fond deux grandes thématiques qui s'unissaient mais s'opposaient parfois : à la fois une grande libération individuelle mais aussi un grand mouvement collectif. Donc il y avait cet affrontement permanent entre l'individuel et le collectif."

L'occasion de se rappeler que le drapeau rouge et noir de l’anarchie a flotté deux mois sur les bâtiments de l’ULB...

Avec Mateo Alaluf, Mony Elkaïm, Hugue Lepaige, Marc Abramowicz et Romain Goupil, David Bensaïd, Michèle Cotta

 

3e épisode

Que nous a laissé cette période d’espoir, flottant comme un drapeau ?

Hugues Lepaige, journaliste, nous parle de la formation d’intellectuel critique qui se développe à ce moment-là et qui ne le quittera plus.

Isabelle Stengers, philosophe des sciences, évoque quant à elle le goût des questions qui l’a conduite à la philosophie à partir des sciences et d’une joie liée au possible par rapport à un plausible écrasant.  

"Mai 68 a donné un tour nouveau avec cette parole, qui est plutôt contemporaine, que "Oui, on peut". Il y a cette idée d'un possible par rapport à un plausible écrasant et triste, qui est né à ce moment-là et sans lequel je ne serais pas devenue philosophe. Il faut penser avec cette idée que ce n'est pas le dernier mot, que quelque chose d'autre est possible."

Michèle Seutin, syndicaliste, aborde l’explosion des chiffres du chômage, inimaginable en 68.

Avec Hugues Lepaige, Isabelle Stengers, Michèle Seutin, Marc Abramowicz

 

4e épisode

Que nous a laissé cette période d’espoir flottant comme un drapeau ?

Marc Abramowicz revient sur la place des femmes pendant cette période. Elles n'ont pas été au premier plan sur la scène du mouvement de Mai 68 à l'ULB, elles ont peu pris la parole.

"Mais au niveau de la place de la femme dans la société, c'est quand même Mai 68 qui va être le déclencheur de mouvements féministes, le lancement des droits égalitaires entre les hommes et les femmes."

Hugues Lepaige, journaliste, revient sur la formation de l’intellectuel critique qui se développe à ce moment-là et qui ne le quittera plus.

Isabelle Stengers, philosophe des sciences, évoque quant à elle le goût des questions qui l’a conduite à la philosophie à partir des sciences et parle d’une joie liée au possible par rapport à un plausible écrasant.  

Michèle Seutin, syndicaliste, aborde la liberté sexuelle qui n'était en fin de compte, selon elle, pas la panacée pour le couple. Elle évoque l’explosion des chiffres du chômage, inimaginable en 68.

Avec Mony Elkaïm, Hugues Lepaige, Isabelle Stengers, Michèle Seutin, Marc Abramowicz

5e épisode

En mai 68, Mony Elkaïm préside les assemblées libres à l’ULB ; il prend conscience de la coexistence de pensées différentes dans le même espace, ceci conforte pour lui l’impérieuse nécessité du dialogue.

"Avant 68, j'avais déjà la conviction que des gens qui sont opposés peuvent avoir raison en même temps. Je crois que le fait que je suis né juif, au Maroc, à la fois proche de la communauté juive marocaine et de la communauté musulmane marocaine, a pu faire que pour moi, des gens peuvent avoir raison en tenant des discours qui peuvent paraître contradictoires. (...) Ce n'est pas parce qu'on pense d'une manière différente qu'on ne peut pas trouver un lien." 

Il créera plus tard avec Jean-Paul Sartre le mouvement Israël-Palestine, pour tenter dès 1969 de les faire coexister en deux Etats distincts.

Il fondera ensuite les réseaux anti-psychiatrie avec Félix Guattari entre 1975 et 1981. Mai 68 s’inscrivait dans ce qui compte pour lui : non pas la vérité, mais la paix. 

"Le plus difficile, ce n'est pas de prendre le pouvoir, c'est la manière de vivre l'autre, de se vivre soi-même, de gérer le pouvoir. Si on veut modifier un contexte social ou politique, si on n'a pas fait le deuil de ce dont on ne veut plus, de ce dont on doit se séparer, on court le risque de faire en sorte que le système nouveau ne revête que des habits anciens."

Pour Mony Elkaïm, l'aspect fraternité, sororité, a été un aspect extraordinaire de Mai 68, où on a découvert ensemble la possibilité de parler. Tout le monde était écoutable et avait une voix qui comptait.

Regard sur les thérapies antipsychiatriques suite à mai 68.

Avec Richard Kalisz, Mony Elkaïm, Henri Roanne, Marc Blondel, Michel Graindorge

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