Corine Pelluchon : 'La considération, c'est quand on sent qu'on vit pour un monde commun'

'Le nouveau-né est le visage de la considération' (Berthe Morisot - Le berceau)
'Le nouveau-né est le visage de la considération' (Berthe Morisot - Le berceau) - © Tous droits réservés

Comment peut naître un monde plus juste, un monde qui tient vraiment compte de la menace climatique ?

La philosophe Corine Pelluchon s’est penchée sur la question.
Ses réflexions tournent autour du mot considération.
Elle publie Ethique de la considération (Seuil).

 

"La considération est le fait de regarder quelque chose ou quelqu'un
avec la même attention que s'il s'agissait d'examiner
la position et la hauteur des astres" 


Corine Pelluchon met en avant l'idée d'égard, l'idée d'individualiser la personne dont on reconnaît la valeur propre et à laquelle on fait une place dans sa vie quotidienne et sur le plan collectif.

 

Pourquoi n'agissons-nous pas ou peu alors qu'il y a des urgences, comme la crise climatique ou la mauvaise santé de nos démocraties ?Pourquoi est-il si difficile de passer de la théorie à la pratique ?

"Nous nous sommes focalisés sur les principes, les normes, les réglementations, et non sur les personnes, sur l'ensemble des traits moraux qui nous poussent à agir, explique Corine Pelluchon. Les émotions, les affects sont les enfants pauvres des théories morales, politiques.  Nous sommes habitués à refouler nos émotions négatives, à dissocier raison et émotions, ce qui génère une sorte d'insensibilité morale et même un certain cynisme".

Nous avons donc du mal à avoir du plaisir à changer notre style de vie pour faire avancer les choses, dans le domaine climatique notamment. 

"La considération suppose que je vis de, que je vis avec, que je cohabite avec les autres, que j'ai un impact sur les modes de production, sur les autres. La considération, c'est une manière de faire sentir que nous appartenons à un monde commun plus large que la famille ou la nation. Elle change la manière dont on se perçoit et dont on perçoit les autres."

Corine Pelluchon encourage la transition écologique, la reconversion de l'économie qui n'est plus au service des humains, qui est devenu 'l'économisme', qui les pousse à trahir leur sens moral, à désapprendre les qualités permettant de coopérer, à être individualiste. "L'économisme c'est quand l'économie prend la place de tout, mais surtout une économie dominée par le profit illimité et par le fait que les autres sphères d"activité, le politique, la culture, l'organisation du travail... sont réglées par un diktat du profit. Avec le déni de la valeur des êtres humains."

 

Comment, pourquoi être optimiste ?

Aujourd'hui, nous sommes seuls et sans excuses. Seuls car Dieu, les traditions, la raison ne fournissent pas de repères définitifs pour se conduire dans la vie individuelle et collective. Sans excuses parce que nous avons des responsabilités importantes.

Néanmoins, nous appartenons à une communauté qui nous accueille à notre naissance, qui survivra à notre mort individuelle, et qui fait de l'ensemble des générations, du patrimoine culturel et naturel, des institutions... un monde commun. La considération, c'est quand on sent qu'on vit pour ce monde commun et quand on s'interroge sur ce qu'on peut transmettre.

Pour Corine Pelluchon, le nouveau-né est le visage de la considérationLe nouveau-né est la promesse du renouvellement du monde. Il nous enjoint à nous demander si nous avons tenu cette promesse de renouvellement du monde. Il nous pousse à agir. Par son caractère imprévisible, il est le drapeau de la considération. Car nous avons beaucoup de mal aujourd'hui à accepter l'imprévisible, la singularité, l'altérité...


Ecoutez l'intégralité de 'Dans quel monde on vit' et cet entretien avec Corine Pelluchon, vers 21'


Suivi de Pierre Lemaître, pour son nouveau roman “Couleurs de l’incendie” (Albin Michel) : A quoi ressemblait l’entre-deux guerres ? Est-il opportun de comparer les années 30 avec les années 2010 ?

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK