Quelle musique écoutait-on et jouait-on en Belgique pendant la Seconde Guerre mondiale?

La vie musicale en Belgique durant le Seconde Guerre mondiale
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La vie musicale en Belgique durant le Seconde Guerre mondiale - © Cegesoma

" Durant les périodes de conflit, le peuple a besoin de se divertir et les artistes ont besoin de créer pour échapper à la dure réalité de la vie quotidienne ". Un ouvrage collectif, publié dans la Revue belge de musicologie, analyse la vie musicale en Belgique durant la Seconde Guerre mondiale.

Christopher Brent Murray est maître d'enseignement à l'ULB, chargé de recherches au Fonds national de Recherche scientifique.
Avec Céline Rase, docteur en histoire, art et archéologie, et d'autres coauteurs, ils ont rédigé Musical Life in Belgium during the Second World War (Revue belge de musicologie). 

Différents thèmes comme la production musicale des grandes institutions, la récupération politique de la musique classique, l'évolution des cabarets et des boîtes de jazz y sont abordés. 

Le chercheur s'est intéressé plus particulièrement à l'évolution du Théâtre de la Monnaie sous l'occupation. Malgré l'absence d'archives administratives, il a pu, sur base de documents éparpillés dans plusieurs institutions, retracer les grands événements de l'époque, les conditions de travail du personnel, la présence allemande dans la salle, ou encore les pressions de l'autorité occupante sur la programmation.

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Le 10 mai 1940, la Belgique est envahie par les armées allemandes. Le pays est placé sous administration militaire. 

Très vite, les matières culturelles vont représenter, aux yeux du régime nazi, un enjeu politique, "un moyen pour les Allemands de renforcer leur domination sur l'Etat belge, de montrer la supériorité des races dites germaniques et de promouvoir le message sur l'avenir de l'Europe", explique Christopher Brent Murray.

Pour le Théâtre royal de Liège, comme pour le Théâtre royal de la Monnaie à Bruxelles, on ne constate pas un changement très remarquable dans le répertoire de l'avant et de l'après-guerre. On note une domination des oeuvres surtout légères, italiennes et françaises. A Liège, on voit beaucoup d'opérettes, très populaires en Belgique dans l'entre-deux-guerres déjà. On voit aussi une grande mixité dans les spectacles, particulièrement à Liège : le théâtre est utilisé pour des spectacles lyriques, mais aussi pour du music hall, du cirque et des réquisitions faites par les forces allemandes.

Quant au Conservatoire royal de Belgique, il continue ses activités et donne de nombreux concerts. Comme nombre d'institutions belges à cette époque, sa première attitude est de protester contre les demandes de renvoi des étudiants juifs, avant d'être rapidement obligé de s'y plier.

Une germanisation de la culture

Globalement, les institutions culturelles conservent leurs moyens de production, malgré certains changements dans le subventionnement. En Flandre, par contre, on constate une grosse subvention de l'autorité occupante, notamment de l'Opéra flamand à Anvers et de l'ancien Opéra français à Gand, qui devient un opéra flamand. On assiste même à la création d'un nouvel opéra flamand à Bruxelles. Les Allemands changent ainsi la donne sur la scène lyrique et symphonique en Belgique occupée. Ils veulent germaniser la culture. Certains spectacles seront d'ailleurs réservés à la Wehrmacht.

En 1941, Mozart, à l'occasion du 150e anniversaire de sa mort, va être récupéré, au cours de grands festivals, tant dans la Grande Allemagne qu'en Belgique. Le but : démontrer la prétendue supériorité de la race aryenne en matière culturelle, mais aussi lutter contre les influences étrangères, à commencer par l'influence française. Ce sera le cas aussi avec Beethoven, Bach, Wagner dans le cadre de festivals, mais à la radio également, où on assistera à une germanisation de la programmation musicale : "Mais c'est assez drôle de remarquer que la programmation musicale n'a jamais été aussi belge que sous l'occupation allemande. Puisque le fait de retirer des vedettes françaises notamment laissait la place aux talents nationaux. C'était surtout le cas en Flandre", précise Céline Rase.

Jazz, zwanze, etc...

L'Orchestre de jazz joue de la musique belge, mais aussi beaucoup de musique américaine, dont les titres sont francisés. Les officiers allemands lui procurent des enregistrements de la radio américaine, pour qu'il puisse jouer de la musique américaine.

Les cabarets dits montmartrois, ou de chansonniers, rencontrent un grand succès à Bruxelles pendant la guerre. Ils composent à la fois avec l'héritage parisien et avec l'héritage plus proche du zwanze. Les cabarets sont confrontés à la censure, particulièrement en ce qui concerne les oeuvres et artistes juifs, puis après 1941, russes. Ainsi que pour tous les sujets politiques liés à l'actualité, ce qui pourtant est l'essence même des cabarets... On sait qu'on y faisait quand même des blagues contre les Allemands, mais on peut supposer qu'ils ne les comprenaient pas...

Les musiciens ont un statut précaire pendant l'Occupation : ils circulent entre le music hall et les cabarets, ils travaillent dans plusieurs lieux. Ils doivent souvent exercer d'autres emplois pendant la journée. Ils ne bénéficient plus de la couverture de syndicats comme avant et après la guerre.

L'épuration après la guerre

"Après la guerre, c'est un enjeu très important, symbolique, de s'assurer que la radio libérée ne s'inscrit pas dans la généalogie de celle de guerre, et donc qu'elle est pure", explique Céline Rase.

Mais comment juger ces musiciens de l'INR ? Qui va décider du sort de ces musiciens qui ont joué au rythme des nazis durant ces quatre années d'occupation ? Sont-ils coupables ? La direction va mettre en place un jury d'honneur chargé d'évaluer le comportement patriotique des artistes.

Verdict : 20% des musiciens seront définitivement exclus de la radio, d'autres seront temporairement suspendus, seuls 3% s'en sortiront sans sanction. A la clé : une perte de revenus, mais aussi, pour les exclus, une perte de droits civils et politiques. 

On relève beaucoup d'inégalités dans les sanctions, dues à la précipitation, au manque d'organisation, aux contraintes budgétaires : une manière de faire des économies consiste à remplacer des artistes qui coûtent cher par des disques... et le prétexte est tout trouvé.

La séquence intégrale, ici... avec les archives de la Sonuma


 

 

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