Comment parler du Japon sans caricature ?

Mangas, sushis, arts martiaux, geishas, estampes... les clichés sont nombreux quand on parle du Japon
Mangas, sushis, arts martiaux, geishas, estampes... les clichés sont nombreux quand on parle du Japon - © Pixabay

Tout récemment, tous les yeux étaient tournés vers le Japon. Naruhito, 59 ans, devenait empereur après l’abdication de son père, Akihito, à l'âge de 85 ans. L’événement était exceptionnel et les médias s’en sont emparés, souvent avec fascination. Mais aussi, parfois, avec une forme de caricature ou de condescendance. Mais pourquoi ?

Analyse avec Pierre Bonneels, chercheur en philosophie contemporaine japonaise à l’ULB et traducteur.

___________

'La tentation de l'exotisme'

Le Japon a donc été au coeur des journaux du monde entier ces derniers jours, avec l'avènement de Naruhito, qui se positionne en trait d'union entre la tradition millénaire liée à sa fonction et la modernité de son pays. Et force est de constater que lorsqu'on parle du Japon, les médias occidentaux sont moins objectifs que pour d'autres pays. Il y a souvent une certaine fascination, et parfois une forme de caricature, ou pire encore, un peu de condescendance teintée d'exotisme.

C'est quelque chose que l'on constate de manière générale quand on parle d'une figure de l'intrus : lorsque l'on juge de faits extérieurs, on le fait à partir de nos a priori ethnocentriques, explique Pierre Bonneels. Et donc fatalement, lorsqu'on est mal informé de faits lointains à notre propre culture, on rentre dans une certaine forme d'erreur, non intentionnelle.

Par ailleurs, la fascination naît de l'exotisme et nous pousse à énoncer des faits de façon trop vague, trop large. Ce n'est pas nécessairement propre au Japon mais à toutes les cultures qui nous sont éloignées. Il y a des effets de mode, certaines cultures sont davantage évoquées par les médias, sans qu'on en connaisse mieux pour autant les fondamentaux.

 

Le paradoxe de la culture japonaise

On a l'impression de connaitre la culture japonaise via une série de choses : les mangas, les sushis, les arts martiaux, les geishas, les estampes... même si on sent bien que ce sont là des images assez figées, caricaturales. 

Le paradoxe vient du fait que, pour aborder une culture différente, on s'accroche à ce qu'on a reçu au cours de notre vie sur cette figure de l'altérité. Pour le Japon en particulier, ce sont clairement ces représentations-là que l'on connaît. A partir de là, on reconstruit cette altérité totale, parfois de manière biaisée, parfois de manière correcte. Il est très difficile de pouvoir dire qu'on a la même vision, admet Pierre Bonneels.

Il plaide pour ce qu'il appelle 'l'essai d'une construction d'une réalité pluricentrée' : il faut essayer de prendre en compte le fait que l'altérité est entière et donc faire tomber ses préjugés ethnocentriques personnels pour, dans un mouvement d'empathie, se mettre de l'autre côté et vraiment comprendre l'autre. Le discours peut alors être un peu plus juste.

 

La technique du soft-power

Le Japon mène une politique très active de promotion du pays à l'étranger. C'est ce qu'on appelle le soft-power. Les diplomates en usent beaucoup. Il s'agit d'une certaine forme de marketing placée au niveau de l'Etat, pour attirer le tourisme. Elle consiste à 'vendre' son pays comme une marque qu'il faut absolument posséder pour faire partie de la classe in de la population.

Aujourd'hui, tout le monde part donc au Japon. Il est devenu en quelque sorte une mode, qui s'est développée grâce à cette promotion voulue par le pays pour attirer des visiteurs étrangers.


Un rayonnement culturel à l'étranger

Cela va même plus loin, puisque le Japon investit dans des centres d'études sur le pays à l'étranger. Il finance également des traductions de livres japonais vers les autres langues.

Cela fait partie des outils qu'un Etat peut se donner pour faire rayonner sa culture : proposer des fonds pour aider des traducteurs étrangers à traduire des ouvrages qui semblent pertinents pour la bonne connaissance du Japon à l'étranger, le choix n'étant ainsi pas totalement neutre. Des fonds sont également alloués à l'organisation de cours de japonais à l'étranger. Ce développement de la culture japonaise à l'étranger est l'un des rôles de l'ambassade.

Des rayons entiers sont aujourd'hui consacrés à la littérature japonaise dans nos librairies, avec entre autres de nombreux livres illustrés pour les jeunes enfants.


Une culture complexe

En dehors de ces images un peu stéréotypées, la culture japonaise est extrêmement complexe et difficile à appréhender pour un esprit occidental.

A commencer par l'écriture, la langue et ses formes grammaticales. Le français a toutefois cet avantage que tous les sons du japonais peuvent être réduits à ceux du français : nous n'avons pas d'accent quand nous parlons en japonais, précise Pierre Bonneels.

Or si on ne peut pas communiquer, il est difficile de comprendre l'autre. Il faut connaître au minimum 3000 caractères pour pouvoir lire le journal.

"Il faut être très prudent car même les spécialistes font des erreurs d'exotisme et de préjugés ethnocentristes. Il faut essayer de garder une veille lucide sur son travail en étant bien conscient qu'on évolue dans quelque chose de radicalement différent par rapport à chez nous."

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK