"Chaque fois que l'on supprime des aliments de notre assiette, un déséquilibre s'installe"

Connaître son cerveau pour mieux manger. D’accord, mais pourquoi ?

Parce que d’abord cela nous permet de nous nourrir correctement. Ensuite parce que cela permet d’éviter les pièges du marketing alimentaire et puis aussi cela nous permet de développer une convivialité alimentaire, ce qui est tout bénef pour la santé car il est bien connu que les moments de bonheur améliorent notre santé morale.

Tendances Prem1ère en parle avec Jean-Michel Lecerf,
médecin, spécialiste en endocrinologie et maladies métaboliques,
directeur du livre collectif Connaître son cerveau pour mieux manger,
paru chez Belin.

Il faut savoir que c'est le cerveau qui dirige l'essentiel de nos comportements alimentaires. Si on sait mieux comment fonctionne notre corps, on pourra mieux diriger nos choix alimentaires et ne plus être tributaire des injonctions, des diktats, des influences publicitaires... il faut reprendre la main, nous enjoint Jean-Michel Lecerf !

Il existe une connexion très complexe entre le cerveau et le système digestif. Or nous induisons des perturbations parce que nous mangeons mal. "Il y a les perturbations qui sont liées aux choix que la publicité nous impose, aux choix que la disponibilité alimentaire nous fait manger, mais il y aussi l'influence parfois perverse des interdits, des injonctions, des suppressions, des régimes, qui perturbent parce que l'organisme a ses propres raisons et que chaque fois qu'on manipule excessivement son alimentation en supprimant des nutriments, des aliments, un déséquilibre s'installe."

Des interdits toujours justifiés ?

"Les nutritionnistes, médecins, scientifiques ont oublié d'être prudents dans leurs recommandations, déplore Jean-Michel Lecerf, et on se rend compte maintenant que certains interdits n'étaient pas justifiés ni tout à fait raisonnables, conduisant à une certaine tristesse alimentaire, une perte de convivialité et des bénéfices santé qui ne sont pas au rendez-vous : on voit que les régimes sans gluten, sans lait ou vegan sont rarement justifiés et induisent des problèmes. Voulant bien faire, on finit par faire pis que mieux." Du coup, des personnes qui sont en réelle souffrance alimentaire et doivent vraiment se priver se sentent parfois un peu déforcées, déstabilisées par toutes ces recommandations. Il y a une confusion, tout le monde se met au régime alors qu'il faudrait simplement apprendre à manger un peu de tout, en étant raisonnable et en retrouvant le plaisir de manger.

Manger sert à nous nourrir et à faire du bien à notre santé, mais manger sert aussi à nous faire plaisir et à nous rassembler. Et on est sous pression parce qu'on veut nous faire croire en permanence qu'on est empoisonné, de sorte qu'on supprime, on exclut.... Le chocolat par exemple fait partie des aliments bénéfiques, déjà parce qu'il est nourrissant, ce qui n'est pas un défaut. Il faut simplement aller dans la modération parce qu'il est calorique. Ensuite il nous fait du bien parce qu'il est agréable au goût, parce qu'il est gras et sucré. "Ce qui est prouvé, c'est que quand on mange des aliments qui nous font plaisir et qui sont nourrissants, on se sent mieux. Il faut se réconcilier avec la nourriture."

"Manger, c'est un acte qui n'est pas simple"

Si on prend du poids, il faut d'abord se poser la question : pourquoi ? Peut-être parce qu'on était stressé, qu'on ne faisait plus assez d'activité physique, qu'on regardait trop la télé.... Une fois qu'on a compris les causes, on va pouvoir réagir, explique Jean-Michel Lecerf. Si on s'impose simplement de manger moins sans discerner les causes, les régimes vont conduire à des échecs. Manger a effectivement une vraie fonction apaisante et il faut parfois aller chercher aux racines des tensions qui nous ont conduits à manger pour nous calmer. Il faut plutôt apprendre à gérer au quotidien les écarts, les excès parce qu'ils font partie de la vie, les espacer, les modérer, les incorporer dans une alimentation normale. "Aucun aliment ne fait grossir. Grossir n'est pas lié à la teneur calorique des aliments mais à la quantité globale que l'on mange par rapport à celle que l'on dépense."

Beaucoup de gens remplacent une addiction comme l'alcool par une autre addiction, alimentaire cette fois, probablement parce que le fait d'avoir une addiction est lié à une dysfonction de la chimie du cerveau, qui fait que ce besoin existe toujours de se shooter avec un nutriment ou un comportement qui déclenche la production de neurotransmetteurs et médiateurs cérébraux. Les addictions, ce n'est pas uniquement le produit, c'est la rencontre entre le produit et la personne.

L'orthorexie, c'est le fait de vouloir toujours manger très sain; les gens qui en "souffrent" sont toujours inquiets à propos de leur alimentation. Ils sont toujours en train de calculer, peser, et mangent donc un peu triste. Ce n'est pas un trouble grave du comportement alimentaire, mais il perturbe la vie sociale et relationnelle. "Cette tendance vient sans doute d'un terrain psychologique fragile mais est aussi influencée par tous ces discours qui disent en permanence qu'il y a des bons et des mauvais aliments et qu'on nous empoisonne. Or il n'y a pas de bons ou de mauvais aliments. Si un aliment était mauvais, il devrait être interdit. Ce sont les excès qui peuvent poser des problèmes." Dans nos choix alimentaires, il y a l'effet placebo : si je suis persuadé que c'est bon, ça va avoir une influence sur moi. Il y a aussi l'effet nocebo : si on me dit que c'est mauvais, je vais finir par en être persuadé.

On observe de plus en plus de gens qui s'imposent ou imposent aux autres des exclusions et on en arrive à être monovore au lieu d'être omnivore. Cet omnivorisme qui nécessite une variété alimentaire est extrêmement favorable pour notre santé, parce qu'il nous conduit à manger de tout. Tandis que les exclusions successives posent des problèmes de déséquilibre, de monotonie, et des problèmes sociaux. Pourrons-nous encore manger ensemble lorsque nous aurons tous des exclusions différentes ?

Jean-Michel Lecerf constate aussi que nous sommes aussi souvent des mangeurs distraits, devant la télé, le smartphone, l'ordinateur... Or il est important selon lui que le cerveau soit attentif. Si on veut vraiment réguler ses quantités alimentaires, on doit prêter attention aux signaux que le corps envoie au cerveau pour donner la notion de satiété.

La science nous éclaire sur nos fonctionnements, mais il faut une science multidisciplinaire qui tienne compte de la complexité du comportement alimentaire. Manger, c'est un acte qui n'est pas simple...

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