Cette peur qui envahit toutes les sphères de notre vie

Les visages de la peur
Les visages de la peur - © Pixabay

Dans cette société très anxiogène, nous connaissons tous la peur. Elle fait partie intégrante de notre vie, de notre quotidien. Elle ne nous quitte jamais, se manifeste à l’improviste, prend les gouvernes de notre chemin, s’impose, obsède, inquiète et fascine. 

Et pourtant à bien y réfléchir, nous ne la connaissons pas vraiment, nous en avons tout au plus l’intuition. La peur se glisse au plus intime du sentiment d’existence, là où les mots ne pénètrent que difficilement, là où les hommes sont dépourvus et fragiles.

La peur a de multiples visages.


La peur omniprésente

La peur était auparavant cantonnée à des domaines très précis, rappelle le psychologue Jean van Hemelrijck. Aujourd'hui elle envahit toutes les sphères de notre vie : on a peur de manger, on a peur de se déplacer, on a peur de penser, on a peur de parler. La peur est omniprésente.

La stabilité d'emploi est de plus en plus rare, on a de multiples emprunts. On peut très vite se retrouver surendetté. Le public précarisé est de plus en plus nombreux : même avec deux salaires, on n'est plus assuré de vivre décemment, on vit dans l'incertitude. "L'Etat ne veille plus comme avant sur ses ouailles." On vit un vrai phénomène de perte de référence, d'appartenance. 

Il y a tout un cortège de nouvelles peurs : la peur du changement climatique, la peur du sida... des peurs se sont glissées dans des endroits de sécurité : le lien intime et la nature.

 

"Sois prudent"

Sur le plan psychologique, nous avons donc tendance à nous rétracter, à nous protéger, à nous méfier. Nos liens sont davantage dans l'agressivité, dans la rivalité, dans la performance, dans la peur de ne pas être à la hauteur,...

On élève nos enfants dans un bain de peur, en leur disant : sois prudent.

Les sociétés avaient pourtant toujours été construites sur l'idée de l'éradication de la peur. La construction de la ville était une manière de mettre la peur hors les murs.

 

Une peur pourtant parfois salutaire

Fondamentalement, la peur est nécessaire pour devenir un être humain. L'enfant conçoit la peur de l'absence de l'autre, la perte de ses proches comme la conscience qu'il existe.

Cela permet à l'homme de mettre en place des mécanismes qui vont l'aider à évacuer la peur, pour pouvoir se sentir en sécurité, apaisé, détendu.

Mais notre société invite cette peur à être permanente... La peur n'est pas nocive en soi, elle est naturelle et fondamentale, mais elle est devenue constante et n'est plus évacuée comme c'était le cas dans nos modèles anciens.
 

La peur comme rite de passage

Les adolescents adorent se faire peur et se confronter aux limites. C'est un rituel de transmission qui invite à franchir ses peurs pour devenir un homme et être plus fort que la mort. La meilleure manière d'être plus fort que la mort, c'est de lui faire la nique, avec tous les risques que cela comporte.

C'est très dangereux car on constate une modification de nos rapports à la prise de risques, qui peut amener à des conduites aberrantes, surtout si on a grandi dans un système peu sécurisant.

 

La peur comme argument politique

La peur a aussi des répercussions politiques, là où on exploite la peur pour imposer des idées doctrinaires, où on brandit la menace de l'étranger...

"La culture de la peur est une manière de revenir sur les principes fondateurs d'une société qui doit être prudente, dit Jean van Hemelrijck. Convoquer la menace est un argument politique."

Certaines peurs sont plus nobles que d'autres, comme la peur du changement climatique par exemple. Jean van Hemelrijck regrette toutefois qu'il faille convoquer la peur pour que les gens prennent conscience des choses. "Ce n'est pas au service de l'écologie."

 

La peur de l'autre

La peur de l'autre est structurellement habituelle dans toutes les sociétés, explique Jean van Hemelrijck. "Quand on augmente les ressemblances entre les partenaires d'un groupe, on augmente les rivalités, car on est tous sur les mêmes places.

Pour lutter contre ce phénomène, on va décréter que la ressemblance est construite contre quelque chose : contre l'Arabe, contre le Juif, contre les homosexuels... La différence est mise dehors. 

Tout groupe invente son altérité qui désigne ce contre quoi on lutte. On exclut ceux qui ne sont pas comme nous et on reste entre nous.

Il y a aussi une forme de colère résiduelle qu'on exporte et qu'on met sur la tête de l'autre : l'autre est responsable de mon malheur. En le détruisant, je peux me débarrasser de mon malheur".

Le colloque 'Les visages de la peur' (Bruxelles, 23 et 24/11/18) tentera de répondre à ces difficiles questions, en association avec l'asbl Aquarelle, qui s'occupe de l'accompagnement de la maternité de femmes en situation de précarité. 

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