"Cet enfant que je t'avais fait", une chanson qui, en sourdine, parle de l'avortement...

Dans "Paroles, Paroles" de Sébastien Ministru, une chanson de Brigitte Fontaine, enregistrée en duo avec Jacques Higelin, qui a marqué l’année 1968 et qui n’est pas n’importe quelle année ! " Cet enfant que je t’avais fait " est un morceau de bravoure construit comme un dialogue entre un homme et une femme. Un dialogue de sourds puisqu’aux questions de l’homme, la femme répond à côté de la plaque. Un peu comme si elle n’était pas là. Un peu comme si elle était dans la lune. Un peu comme si elle était dans les vapes. Pourtant la question de l’homme est de la plus haute importance :

 

" Cet enfant que je t'avais fait. Pas le premier mais le second. Te souviens-tu ? Où l'as-tu mis, qu'en as-tu fait. Celui dont j'aimais tant le nom. Te souviens-tu ? "

 

" Où l’as-tu mis ? ". Visiblement, on ne remet plus la main sur le gamin. Réponse de la femme : " Offrez-moi une cigarette. J'aime la forme de vos mains. Que disiez-vous ? Caressez-moi encor' la tête. J'ai tout mon temps jusqu'à demain. Que disiez-vous ? " Comment dire : Que disiez-vous ? Elle n’est pas avec nous. Et ça ne va pas s’arranger quand l’homme insiste :

 

" Mais cet enfant, où l'as-tu mis. Tu ne fais attention à rien. Te souviens-tu ?

Il ne fait pas chaud aujourd'hui. L'enfant doit avoir froid ou faim. Te souviens-tu ? ". Et elle, toujours à l’ouest : " Vous êtes tout à fait mon type. Vous devez être très ardent. Que disiez-vous ? Je crois que je n'ai plus la grippe. Voulez-vous monter un moment. Que disiez-vous ? ". Mais lui n’en démord pas, il veut savoir où est cet enfant qu’elle a perdu : " Mais je t'en supplie, souviens-toi. Où as-tu mis ce bel enfant. Te souviens-tu ? Je l'avais fait rien que pour toi. Ce bel enfant au corps tout blanc. Te souviens-tu ? "
 

On ne se comprend pas. On ne s’entend pas. On se parle sans s’entendre. On ne se reconnaît même pas. " Te souviens-tu ? Que disiez-vous ? ". Il la tutoie. Elle le vouvoie. C’est donc une chanson sur l’incommunicabilité dans le couple. Mais, derrière la façade des mots, on entend en sourdine une chanson sur l’avortement. Si cet enfant, le deuxième du couple, n’est plus là c’est qu’il est parti… Et il n’est pas parti tout seul. Et si la femme n’est pas dans son assiette, si elle plane : on peut mieux le comprendre si on pense qu’elle sort d’une épreuve qui est celle-là… Elle est dans une espèce de couloir qui dit bien la solitude des êtres quand on ne les comprend pas. Il y a une dimension " Madame Bovary " dans ce dialogue de sourds. Et d’ailleurs, elle le laisse entendre qu’elle est sonnée : " Caressez-moi encore la tête " pour dire " J’ai besoin de réconfort ". Ou " Je crois que je n’ai plus la grippe " pour dire " Je commence à aller mieux ".

 

Le déséquilibre d’entente dans le dialogue illustre une chose assez simple et pourtant évidente : c’est qu’à l’époque, en 1968, l’avortement (qui est illégal) est un problème de femmes d’où les hommes sont exclus. C’est pour ça que, dans la chanson, l’homme est ignorant, et pose des questions un peu naïves : c’est parce qu’il ne sait pas de quoi on parle. Il ne sait pas ce qu’elle a fait…

 

Écoutez l'intégralité de la chanson :

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