"Ce n'est pas la personne qui nous met dans la joie, mais l'idée qu'on en a": la vision de l'amour selon Spinoza

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Qui était Spinoza? Quelle était sa vision de la religion? Qu’a t-il à nous enseigner à propos de la joie?

Frédéric Lenoir s’est penché sur la vie et l’œuvre de ce grand philosophe hollandais du XVIIe siècle. 

Frédéric Lenoir est philosophe, écrivain, ancien directeur de la rédaction du Monde des religions. Il est aussi le cofondateur de la Fondation pour l’éducation au savoir-être et au vivre-ensemble et le fondateur de l’association Ensemble pour les animaux.

Il vient de publier Le miracle Spinoza (Fayard).

Spinoza est le grand philosophe qui réunit le corps et l'esprit, nous rappelle Frédéric Lenoir. Après Descartes et toute la tradition platonicienne qui avait séparé le corps et l'esprit, il nous aide à voir mieux, avec les yeux de l'esprit et avec les yeux du corps. "C'est exactement ce que je pense de la philosophie, c'est nous aider à voir mieux, à voir autrement, plus loin, différemment, c'est à dire sortir de tous nos a-priori, de tous nos prêt-à-penser, de tous les préjugés culturels."
 

Spinoza a-t-il trahi le judaïsme? 

Spinoza questionne le judaïsme, il le critique et à 23 ans, est banni de la communauté juive d'Amsterdam pour avoir pointé les contradictions de la Bible. En cela, il est le pionnier de l'étude historique et critique de la Bible.  

Les Juifs laïques l'adorent car il sort du communautarisme juif et d'une pratique religieuse qu'il trouve superstitieuse. Mais il est très mal vu par les Juifs orthodoxes lorsqu'il dit que la loi juive n'a plus aucune raison d'être, notamment parce que le Christ a inscrit à jamais la Loi au fond de nos coeurs. Il annule en quelque sorte la religion juive.

Pour Spinoza, les prophètes ont beaucoup d'imagination, sauf dans le cas de Jésus, car "toutes ses paroles sont vraies, universelles et intemporelles. Il y a un dépassement de la religion dans le message du Christ; il fonde plutôt une spiritualité universelle fondée sur l'amour du prochain, qui est au-delà des différentes religions, de tous les dogmes et rituels." Et pourtant, Spinoza ne va jamais se convertir au christianisme. Pour lui, toute religion est fondée sur les superstitions et mène à l'obéissance, ce qui nous empêche d'être responsables de nos vies.

 

'L'Éthique' de Spinoza, un guide de vie vers la joie parfaite

De façon surprenante, Spinoza évoque beaucoup Dieu dans cet ouvrage. En fait, nous explique Frédéric Lenoir, il réinvente le concept de Dieu, il repense Dieu. Il ne croit pas en Dieu, il pense Dieu. Il pense Dieu d'une manière philosophique, il affirme que l'univers entier est fait d'esprit et de matière, et cet univers, c'est Dieu. Et nous sommes donc une parcelle de Dieu. Il pense Dieu comme le Tout, ce qui est exactement la pensée de l'hindouisme. Dieu, c'est le monde visible et invisible. Tout part de là.

"Tout être humain vit selon les lois naturelles qui sont les lois divines. Et la première de ces lois naturelles, c'est que tout organisme vivant fait un effort pour persévérer dans son être et pour grandir. Donc la loi fondamentale de la vie, c'est la croissance, l'augmentation de notre puissance vitale. Chaque fois que nous augmentons notre puissance d'agir, nous sommes dans la joie, chaque fois que nous la diminuons ou qu'elle ne peut pas s'exprimer, nous sommes dans la tristesse. L'esprit et le corps ensemble doivent travailler pour passer de la tristesse à la joie."

Et la moralité dans tout ça ? "Tous les affects sont liés à des idées et lorsqu'une joie est liée à une idée inadéquate, la joie est passive. C'est une fausse joie qui n'est pas morale et qui peut nous conduire à la tristesse ou à la haine. Au contraire, la joie active liée à une idée adéquate, vraie, est juste, éternelle et morale car fondée sur la raison universelle. Ce que la raison peut faire, c'est réorienter nos affects, nos désirs vers des personnes ou des choses qui nous font grandir, qui nous mettent dans une joie active. (...) En nous, nous avons cette joie divine. C'est une forme de grâce, c'est l'accomplissement de notre nature."

 

Le vrai bonheur est en nous, c'est dans notre manière de regarder le monde qu'on est heureux profondément et durablement. Le secret, c'est le travail sur soi. (Frédéric Lenoir)

L'amour selon Spinoza

Spinoza définit l'amour comme une joie liée à une cause extérieure. Mais ce n'est pas la personne qui nous met dans la joie, mais l'idée qu'on en a, et qui peut être adéquate ou inadéquate. La joie passionnelle, qui ne dure pas, est une joie passive, parce que nous projetons sur la personne une idée inadéquate, une vision erronée d'elle. Le véritable amour se travaille par la connaissance. C'est parce qu'on connaît vraiment l'autre de manière lucide qu'on peut l'aimer en vérité, être dans une joie éternelle qui est une joie active

Pour Spinoza, le moteur du changement, c'est le désir: on ne change pas uniquement grâce à la raison et à la volonté. Il n'y a qu'un affect, un désir, une émotion, qui peut nous faire quitter un affect négatif. Concrètement, si on veut changer, il faut que la raison trouve un désir qui va nous motiver, nous aider à changer et à progresser. Puisque le désir est l'essence de l'homme.

Enfin, on atteint la Béatitude grâce à l'intuition, qui nous permet d'avoir un amour intellectuel de Dieu, de prendre conscience que nous sommes en Dieu et d'atteindre ainsi une joie absolue. Nous vivons selon les lois de la vie. Nous expérimentons et nous sentons que nous sommes éternels, dit Spinoza. 
 

Sur 2 points, Spinoza n'a pas su dépasser les préjugés de son temps, c'est sur les animaux et sur les femmes. Découvrez pourquoi ici!


 

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