"C'est parce que la vie m'est infiniment précieuse que je trouve bon qu'elle s'arrête avant qu'on n'en soit trop fatigué"

Plaidoyer pour le droit à l'euthanasie, par la philosophe Nadia Geerts
Plaidoyer pour le droit à l'euthanasie, par la philosophe Nadia Geerts - © Pixabay

La philosophe Nadia Geerts témoigne sur le choix de sa mère d'en finir avec la vie, via l'euthanasie. Elle l'a accompagnée dans son trajet jusqu'à la mort.

Au passage, Nadia Geerts propose quelques améliorations au niveau de la pratique de l'euthanasie en Belgique. Elle signe " L'après-midi sera courte. Plaidoyer pour le droit à l'euthanasie " (L'Harmattan).

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Une question de courage ?

Le courage, c'est d'affronter quelque chose que l'on craint. Or la mère de Nadia Geerts ne craignait pas la mort. Dans ce sens-là, on ne peut donc pas dire qu'elle a été courageuse. Mais pour Nadia Geerts, "son courage réside justement dans le fait de ne pas avoir eu peur, d'être allée à la mort la fleur au fusil, grand sourire, comme si elle allait se faire tirer le portrait par un photographe,(...) d'une sérénité absolument extraordinaire, dont je ne suis pas sûre d'être capable". La mort était pour sa maman souhaitée, désirée, une délivrance, quelque chose de positif.

Certains diront qu'elle n'a pas été courageuse parce qu'elle a évité la souffrance. Mais quel est l'intérêt d'accepter certaines souffrances qui sont évitables ? Ce culte de la souffrance est très judéo-chrétien. Certaines souffrances ont du sens, comme la souffrance de l'accouchement. Par contre, la souffrance de se sentir mourir, de devenir un mourant, semblait totalement vaine à Nadia Geerts et sa mère.
 

Une certaine interprétation de la loi

Sa mère a souhaité mettre fin à sa vie avant de souffrir. Pourtant, selon la loi belge, l'euthanasie ne peut être pratiquée que quand la souffrance est constante, insupportable et inapaisable. 

Elle a eu la chance d'avoir affaire à des médecins compréhensifs qui ont eu une lecture souple du prescrit législatif. Plusieurs petites choses mises ensemble ont constitué des éléments suffisants pour qu'on puisse parler de souffrance inaltérable, insupportable : la souffrance psychique, le sentiment de sa 'déchéance', la perte de l'autonomie, le fait de savoir qu'on va souffrir, qui constitue aussi une souffrance. 

"Je pense que c'est une interprétation moins littérale qui a prévalu et qui a fait que les médecins ont décidé qu'elle entrait dans les conditions." dit Nadia Geerts.


Entre douleur et euphorie

Ce sont les deux sentiments mitigés qu'a ressentis Nadia Geerts pendant cette période. Cette euphorie l'a surprise, mais l'a surtout culpabilisée. Elle aidait volontiers sa mère dans cette décision de mourir, l'accompagnait avec contentement dans ses démarches, mais à d'autres moments s'interrogeait sur ce qu'elle faisait, avec tristesse cette fois.

L'accompagnement des proches se vit de façon très particulière, complètement dissociée, en manque de repères. On manque d'outils pour appréhender cette période délicate. Elle s'est sentie très seule. Elle pensait toutefois aller plutôt bien, dans l'euphorie de contenter sa mère. Cette attitude désarçonnait d'ailleurs son entourage car elle rompait complètement avec les codes que véhicule notre société concernant la mort.

Nadia Geerts s'est sentie très dissociée aussi entre les derniers moments avec une maman bien vivante et le fait de déjà devoir préparer la cérémonie d'adieu. 


La fatigue de la vie

En Belgique, la fatigue de la vie n'est pas un motif suffisant pour bénéficier de l'euthanasie. C'est bien sûr très compliqué de demander à un médecin de donner la mort à quelqu'un qui la souhaite et il faut donc des critères précis et rigoureux.

Sa mère n'a en quelque sorte dû son euthanasie qu'à son cancer. Elle tenait enfin un motif légitime de demander l'euthanasie, sinon elle ne l'aurait pas obtenue. Or elle estimait que sa vie était accomplie, terminée, et qu'il était temps qu'elle en sorte. "Et je peux entendre ça. J'ai quand même du mal philosophiquement avec l'idée que la souffrance soit un critère nécessaire pour qu'on puisse obtenir l'euthanasie. Je préférerais qu'on remplace le critère de la souffrance par un critère de vérification que c'est bien la volonté profondément assurée de la personne."

La vraie question pour Nadia Geerts est : qui est mieux placé que la personne pour décider que sa vie est accomplie ? Les médecins affirment pourtant avec une certaine arrogance qu'eux seuls sont capables de déterminer quand la personne est arrivée au bout. 


Quelle évolution souhaiter en Belgique ?

C'est la formation qui manque aujourd'hui le plus en Belgique, selon Nadia Geerts. La formation psychologique en particulier, à l'encadrement du patient et de ses proches, pour le médecin et tout le personnel soignant. Car ces manques mènent à des problèmes de déontologie.

Un assouplissement de la loi est nécessaire en ce qui concerne la clause de conscience : un médecin peut refuser l'euthanasie pour un motif de conscience, mais il n'y a pas d'obligation pour lui de renvoyer son patient vers un confrère qui acceptera. C'est là une grosse lacune de la loi pour des personnes en état de faiblesse et de souffrance. Cela pose un vrai problème de liberté de choix pour le patient.

Ecoutez Nadia Geerts dans 'Et Dieu dans tout ça ?'

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