Bruegel et ses paysages d'hiver, un témoignage historique du climat au XVI siècle? ​​​​​​​

Pierre Bruegel l'Ancien - Le dénombrement de Bethléem - vers 1566
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Pierre Bruegel l'Ancien - Le dénombrement de Bethléem - vers 1566 - © Musée Royaux des Beaux-Arts de Bruxelles

Aux alentours de 1565, dans nos régions, le climat subit des changements importants : une légère baisse des températures moyennes, des hivers très longs et très froids, alors que les printemps et les étés sont peu lumineux, frais et humides. On fait face à des tempêtes, des inondations sévères ou à des épisodes de sécheresse.

C’est dans ce contexte que Pieter Bruegel dit l’Ancien va inscrire son art et offrir à la Renaissance flamande quelques-uns de ses plus grands chefs-d’œuvre. Certains, précisément, décrivent des paysages d’hiver.

Bruegel a-t-il voulu témoigner de leur rudesse ? 
Peut-on voir dans ces scènes des témoignages historiques
du climat du XVIe siècle ?

Sabine Van Sprang, historienne de l’art, conservatrice aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, est l'auteure, avec Tine Luk Meganck, de Bruegel et l’hiver, aux Editions du Fonds Mercator.

 

Bruegel, peintre naturaliste

Bruegel l'Ancien a vécu à Anvers et Bruxelles, ces deux grandes métropoles brabançonnes très riches du XVIe s. Ses tableaux illustrent le siècle. Il incarne aux yeux des chercheurs le peintre des citadins. Les historiens voient la dimension extrêmement réaliste de son oeuvre, tandis que les historiens d'art ont tendance à avoir une lecture moins réaliste, plus symbolique.

Beaucoup ont cru que Bruegel rendait compte non seulement des bouleversements climatiques mais aussi des troubles qui secouaient nos régions dans ces années-là.

Les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique possèdent deux paysages d'hiver de l'artiste.

L'un, Paysage d'hiver avec des patineurs et une trappe pour oiseaux, a été peint en 1565. L'hiver 1564-1565 a été particulièrement rigoureux, au beau milieu du petit âge glaciaire, les témoignages écrits sont unanimes à cet égard.

Il s'agit d'un tableau naturaliste où l'on voit un village brabançon et des villageois qui patinent paisiblement sur une rivière gelée. Le temps paraît suspendu. La note moins positive est cette trappe à oiseau, à l'avant-plan. On a voulu l'interpréter de façon symbolique, en la mettant en rapport avec l'idée de l'âme, les oiseaux étant à l'époque un symbole de l'âme. S'agirait-il donc d'un piège pour l'âme ? Elle renverrait vers les patineurs inconscients des dangers qui les guettent sur la glace, qui peut céder et les emmener vers l'enfer. 

Sabine Van Sprang préfère, quant à elle, rattacher cette image à la tradition calendaire où l'hiver est représenté par des patineurs et qui donne de la campagne et de l'existence une image positive. Bruegel restitue d'ailleurs très bien cette ambiance de froid, de détente. Il n'évoque absolument pas les désagréments du froid, les privations, le manque de bois de chauffage...

 

Bruegel, peintre engagé ?

L'autre tableau, Le dénombrement de Bethléem, date de 1566, une année qui connaît une vague iconoclaste extrêmement violente. On a voulu interpréter ce tableau comme une critique à peine voilée du gouvernement des Habsbourg, mais ça ne se vérifie pas du tout.

"Il est en effet anachronique de s'imaginer qu'un artiste du XVIe s puisse exprimer ses convictions personnelles dans des tableaux de commande, sans tenir compte des convictions des commanditaires. La clientèle connue de Bruegel est composée de grands commerçants, de gens proches du gouvernement. Ce n'est certainement pas un tableau qui remet en question le gouvernement central" affirme Sabine Van Sprang.

On ne voit pas tout de suite qu'il s'agit d'un scène biblique, puis on découvre peu à peu Joseph et Marie qui vont inscrire leur enfant au recensement. Il s'agit d'un support à la méditation sur le pèlerinage de la vie, cette existence semée d'embûches qu'il faut éviter pour accéder à la maison de Dieu. La voie du Seigneur est ici représentée par Marie et Joseph. 

Des tableaux-témoignages ?

Bruegel est l'un des premiers à représenter l'hiver en tableaux monumentaux, insistant sur la représentation de la neige. Avec lui, l'hiver devient un sujet. 

Cependant, il ne cherche pas à témoigner de cette période de refroidissement, car en fait, son but n'est pas de peindre pour l'histoire. Son sujet est clairement ailleurs, il faut plutôt voir ses tableaux comme un support à allégories, recommande Sabine Van Sprang.

Découvrez l'intégralité de l'entretien ici

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