Bernadette Ségol est l'invitée de Matin Première.

L'interview démarrera vers 7h45 sur La Première.

INVITEE : Bernadette Ségol,  Secrétaire générale Confédération Européenne des Syndicats

                                                      

JOURNALISTE :  Bertrand Henne  et Georges Lauwerijs

Georges Lauwerijs                   -  Notre invitée ce matin, c'est Bernadette Ségol, Secrétaire générale de la Confédération Européenne des Syndicats. Bonjour, Bernadette Segol.

BS              : - Bonjour.

GL              : - On va parler dans un instant des manifestations et des grèves du jour.

Avant cela, un trait d'humour, un moment de détente avec le Café Serré de Thomas Gunzig.

GL              : - Et en cette journée de grève et d'actions, on fera le point tout à l'heure dans le Journal de 8 heures.

Je prends juste le temps de vous dire qu'il y a des perturbations très sérieuses à la SNCB, un petit peu du côté des TEC. Par contre, à la STIB, bus, trams et métros, roulent. Notre invitée ce matin, Bernadette Segol, Secrétaire générale de la Confédération Européenne des Syndicats. On va bien sûr, Bertrand Henne, parler de cette journée d'actions européenne.

BH             : - Exactement. Bonjour, Bernadette Segol.

BS              : - Bonjour.

BH             : - Vous venez de rappeler les perturbations chez nous, grève générale en Espagne, au Portugal, arrêt de travail en Grèce, en Italie, en France, une série de manifestations, des actions symboliques en Allemagne et aux Pays-Bas. Plus on remonte vers le Nord, moins la mobilisation est importante même s'il y a des choses qui se font. Est-ce que la mobilisation globalement est à la hauteur de la crise qui traverse l'Europe, Bernadette Segol ?

BS              : - La mobilisation en Europe est très importante même s'il y a des différences entre les pays du Sud et les pays du Nord, qui s'expriment différemment. Mais certainement la mobilisation montre à quel point, il y a urgence sociale en Europe, à quel point, il est urgent de changer de politique. Et cette unité dans le message de tous les syndicats européens, est je crois, capital.

BH             : - Oui, unité dans le message, vous dites, mais comment expliquer qu'il y ait à ce point des différences entre les pays du Nord et du Sud ? Il n'y a pas un manque de solidarité syndicale entre le Nord et le Sud ?

Regardez en Belgique, il y a des grèves du rail dans le Sud du pays, pas dans le Nord ; est-ce que ce n'est pas un peu disparate, voilà ?

BS              : - La situation en Espagne, au Portugal et en Grèce, est tout à fait dramatique et il est compréhensif que l'arme de la grève qui est une arme ultime pour les syndicats, soit utilisée dans ces pays, en Italie aussi étant donné la situation sociale, il n'est pas surprenant que cette arme de la grève ne soit pas utilisée autant dans des pays d'abord où on ne peut pas utiliser la grève pour des objectifs qui sont directement liées à des revendications précises et où la crise se fait moins sentir que dans d'autres pays. Mais ce qui est important à retenir, c'est l'unanimité derrière le message.

BH             : - Et plusieurs commentateurs ce matin soulignent qu'on n'a jamais autant entendu la Confédération Européenne des Syndicats, c'est le début d'une construction plus poussée d'un syndicalisme européen, même si on va rappeler qu'entre les mouvements en Allemagne et en Espagne, il y a évidemment énormément de différence, est-ce que c'est le début de quelque chose ?

BS              : - Je me réjouis bien sûr qu'on entende beaucoup parler de la Confédération Européenne des Syndicats parce qu'en ce moment, l'unité et le rôle du syndicalisme pour remettre au centre des débats, la question sociale, est à mon avis, tout à fait essentiel même si dans le passé, nous avons déjà fait beaucoup de choses pour manifester nos opinions. Je pense que c'est le début d'un long chemin, d'un long parcours pour faire que les travailleurs et les citoyens aient vraiment la parole au niveau européen et je m'en réjouis.

BH             : - Qu'est-ce que vous répondez aux travailleurs qui, ce matin, vont éventuellement galérer dans les embouteillages surtout dans le Sud du pays parce qu'ils n'auront pas leur train et qui se disent qu'au fond, cette journée ne va peut-être pas changer grand chose sur le font de l'austérité en Europe ?

BS              : - Je sympathise avec eux, s'ils ont des difficultés, mais je pense que si nous ne faisons rien, les choses iront encore moins bien. Je pense qu'il est absolument essentiel de se faire entendre. Si on ne se fait pas entendre, alors c'est certain, personne ne nous écoutera. Et voilà ce que je voudrais leur dire.

BH             : - Qu'est-ce que ça peut changer au niveau de vos discussions, vos relations avec les autorités en Europe, qu'est-ce que vous attendez comme signe maintenant de la part notamment de la Commission Européenne, du Conseil des Ministres en Europe, etc, pour faire changer les choses, qu'est-ce que vous attendez, qu'est-ce qu'ils peuvent faire ?

BS              : - D'abord, ils peuvent arrêter les politiques de récession, les politiques d'austérité qui nous ont conduits à la récession où on est maintenant et peuvent mettre en pratique les mots qu'ils emploient pour la croissance, pour une croissance durable. Nous avons déjà réussi à remettre l'idée de la croissance sur la table mais une idée de croissance, ce n'est pas de la croissance. Il faut des actes, il faut des investissements, il faut donc des financements pour cette croissance et c'est ça que nous attendons. Et je crois que la mobilisation d'aujourd'hui doit être un signal pour ces dirigeants politiques, pour leur dire que, eh bien, ils ne peuvent pas traiter avec les populations comme avec des chiffres sur un papier.

BH             : - Oui ?

BS              : - Ce que les économistes traitent de chiffres mais les chiffres, ce ne sont pas des chiffres, ce sont des hommes et des femmes qui vivent cette situation.

BH             : - Oui, vous dites, le problème aujourd'hui en Europe, c'est l'austérité finalement, celle qui entraîne l'Europe dans la récession, en même temps si on regarde en Grèce, le problème, c'était quand même un Etat déficient, qui a largement maquillé ses comptes, qui a difficile à lever des taxes, en Espagne, c'est la situation de l'immobilier où il y avait une bulle très spéculative très importante, un secteur bancaire trop lourd en Irlande, est-ce que c'est pas aussi ça qu'on paye, pas seulement les politiques d'austérité, c'est un vieux passif économique qui éclate aujourd'hui à la figure de l'Europe ?

BS              : - Ecoutez, personne à la Confédération Européenne des Syndicats, ne vous dira qu'il n'y a rien à changer dans la situation où était la Grèce auparavant. Mais ce qui est certain par exemple pour la Grèce, c'est qu'on fait payer aux gens les plus modestes, les erreurs du passé, au lieu de chercher à arrêter l'évasion fiscale, à construire un système fiscal juste, voilà ce qu'on fait. En Espagne, il y a certes une bulle immobilière, un crédit qui était complètement fou mais ça n'est pas la faute des gens qui paient maintenant pour les erreurs des banques. C'est ça qu'il faut voir. Et en Irlande, c'est la même chose, ce qu'il faut voir, c'est qu'on demande aux gens les plus modestes de payer d'erreurs qui ne sont pas les leurs. Donc s'il y a des choses à remettre en place, il faut négocier mais il ne faut pas avoir des politiques unilatérales qui font pression sur les salaires, sur la protection sociale, qui empêchent les négociations et affaiblissent les syndicats.

BH             : - Oui, vous appelez les autorités européennes de stopper les politiques d'austérité, mais en même temps, quand on voit ce qui se passe aujourd'hui, dans la supervision bancaire par exemple, on sait qu'elle a du plomb dans l'aile, alors qu'elle a été décidée il y a plusieurs mois, il y a des résistances. Le budget européen, très difficile, parce que les pays les plus riches refusent de continuer à payer pour les pays qui eux, reçoivent. Est-ce que l'austérité finalement, n'est pas le message minimal que peut adresser l'Europe parce qu'elle n'arrive pas à avoir un discours suffisamment construit sur le reste, voilà, que ça, c'est la réalité, on ne va pas refaire l'Europe comme ça ?

BS              : - Il est très, il est en effet très facile de se concentrer sur l'austérité, c'est non seulement une politique facile mais c'est aussi une politique qui cache une idéologie, qui est une idéologie de dire, eh bien voilà, c'est, il faut libéraliser le travail, il faut le rendre meilleur marché, il faut déconstruire toutes les protections qu'on a eues auparavant, ça, c'est une idéologie. Nous sommes affectés par le fait que la supervision bancaire, comme vous le dites, se construit très difficilement et nous ne savons pas si elle va se construire, nous sommes aussi très préoccupés par les discussions autour du budget européen, il y a les fonds sociaux européens qui pourraient permettre, en tout cas, nous l'espérons, une relance et des actions, des investissements pour la croissance. Depuis toujours, la Confédération Européenne des Syndicats a dit, une Union économique & monétaire nécessite une gouvernance économique européenne mais cette gouvernance économique européenne ne peut pas être concentrée sur l'austérité, elle doit être concentrée sur l'emploi.

BH             : - Vous avez parlé de croissance Bernadette Ségol, quand on voit que les Etats Unis relancent véritablement leur économie à coups de gaz de schiste, on en parlait hier avec l'invité, de soutien massif à leur économie, notamment l'économie industrielle du nord avec l'industrie automobile, est-ce que nous aussi, on doit choisir en Europe, la voie d'un protectionnisme soft. Et c'est d'ailleurs les Socialistes français, Arnaud Montebourg, etc, qui ont un petit peu renouvelé cette notion de protectionnisme soft. Est-ce que l'Europe doit mieux se protéger, voilà ?

BS              : - La notion de protection n'est pas un vilain mot mais le protectionnisme n'est pas la réponse que nous pouvons donner globalement à cette crise. Par contre, ce que font les Etats Unis, c'est d'avoir une Banque Centrale qui, elle, fonctionne, tandis que l'Europe n'est pas encore à ce niveau même si la Banque Centrale Européenne a fait des choses que nous n'aurions pas envisagées avant, donc des choses,

BH             : - Elle évolue, en allant aux deux, elle a beaucoup évolué, oui ?

BS              : - Elle évolue, c'est clair, elle évolue, mais le rôle de la Banque Centrale en Europe, reste encore extrêmement faible par rapport au rôle de la Réserve Fédérale américaine et donc dans une Union monétaire, il est clair que le rôle de cette Banque Centrale, doit être plus important et au niveau de nos attentes.

BH             : - Oui, la plupart des observateurs reconnaissent qu'on ne va pas pouvoir continuer comme ça longtemps en Europe, si la situation continue à se dégrader notamment dans le Sud de l'Europe. Est-ce que vous croyez fermement, vous, que l'Europe va se perpétuer quoi qu'il arrive ? Est-ce que vous pensez en gros que le risque de récession à un moment donné en Europe, va grandir et qu'on va peut-être se retrouver avec une obligation pour la Grèce de sortir de la Zone Euro, voire de l'Espagne ?

BS              : - Ce que je crains le plus à l'heure actuelle, c'est la montée des mouvements d'extrême droite, de certains groupes fascistes en Grèce et même en Italie. Et je crois que ça, nous devons le craindre. Je crois aussi qu'il est tout à fait capital de reconnaître ce qu'a fait l'Europe jusqu'à présent et de dire que l'avenir pour nos enfants n'est pas dans un retour au nationalisme.

BH             : - Merci, Bernadette Ségol, d'avoir été notre invitée ce matin.

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