Babycratie : quand le parent n'accepte plus de laisser son enfant explorer d'autres émotions que la joie continue

La dictature de la "babycratie"
La dictature de la "babycratie" - ©

On nous dit que nos enfants doivent être heureux, qu’il faut savoir accueillir leurs émotions. C’est une démarche plutôt positive. Mais ne sommes-nous pas, parfois, dans l’excès ? En tant que parent, il arrive, à certains moments, que l’on se sente dépassé par les crises de ses enfants ; dépassé au point d’en venir à s’interroger sur le sens que prend la tournure de sa propre existence…

Pour Bruno Humbeeck, psychopédagogue à l’université de Mons, ce sentiment découle de ce qu’il appelle d’une part l''happycratie' et d’autre part la 'babycratie'. L’happycratie serait cette dictature latente du bonheur, générant chez chacun et chacune cette forme d’exigence personnelle à être heureux à tout moment et en toutes circonstances.

La babycratie, comme dérivé de l’happycratie, serait alors cette tendance à vouloir mettre au monde des enfants heureux et surtout destinés à le rester… Cette forme d’injonction latente à l’euphorie perpétuelle que l’on s’impose à soi et que l’on poursuit pour nos enfants peut se transformer en véritable tyrannie lorsque l’on perd de vue le sens des limites.

"Emocratie" ou démocratie émotionnelle ?

Nous accordons beaucoup d’importance au fait de protéger les émotions de nos enfants. En règle générale, c’est une très bonne chose, mais c’est une démarche qui peut aussi atteindre ses limites lorsque, valorisées en toutes circonstances, les émotions de nos enfants deviennent toutes puissantes. Les enfants sont souvent débordés par leurs émotions lorsqu’ils perçoivent que celles-ci sont susceptibles de leur permettre d’obtenir efficacement les résultats qu’ils souhaitent obtenir. C’est alors que surviennent les crises de colère intempestives, face auxquelles les parents peuvent se sentir complètement désemparés.

Un exemple très concret pour illustrer ce phénomène est celui de la crise que pique le jeune enfant face aux étalages de bonbons – stratégiquement disposés à son attention aux abords des caisses – et que son parent refuse de lui acheter. Ne restent alors que deux solutions pour réagir, tout aussi désagréables l’une que l’autre : soit le parent endosse le rôle de la figure insensible qui regarde, indifférent, la chair de sa chair s’époumoner et pleurer toutes les larmes de son corps en plein supermarché ; soit il incarne le rôle du parent faible qui finit par céder à tous les caprices de son bambin…

Deux positions qui plongent souvent les parents dans un sentiment de médiocrité personnelle. Alors, que faire pour éviter de se retrouver pris au piège ? Bruno Humbeeck suggère de préciser à l’enfant, avant de rentrer dans la grande surface : "Dans le magasin, tu vas avoir envie de plein de choses, de pleins d’objets et c’est normal, mais tu n’auras rien et ça ne me fait rien que tu sois en colère !". À l’aide d’une explication claire, le parent démontre à son enfant que ses émotions ne sont pas pleinement agissantes.

"Il ne faut pas confondre la tyrannie de l’émotivité et la stimulation de l’intelligence émotionnelle". C’est toute la différence entre une "émocratie" et une "démocratie émotionnelle", explique-t-il.

 

Quels sont les dangers de la babycratie, pour nos enfants ?

La babycratie représente une pression intense au quotidien. "Ce sont les travers de ce qu’on appelle la pédagogie positive", explique Bruno Humbeeck. Pour le psychopédagogue, beaucoup de méthodes pédagogiques actives contemporaines se réapproprient de façon trop radicale la pensée de la pédagogue Maria Montessori.

Elle a mis au point, au début du XXe siècle, une pédagogie nouvelle remettant au centre de l’éducation non plus le savoir, mais l’enfant, et insistant sur la nécessité de développer l’apprentissage de celui-ci au travers d’une approche sensorielle et kinesthésique. Sa vision pédagogique a été à l’origine de nombreuses écoles maternelles et primaires. Cependant, pour Bruno Humbeeck, malgré l’intérêt indéniable de cette approche pédagogique, il faut aussi rester prudent et critique à son égard.

"Montessori s’est beaucoup exprimée au sujet de sa pédagogie mais a finalement assez peu écrit. Elle dit par exemple : les parents doivent accepter d’être des personnages secondaires". Autrement dit : "Ils doivent de plus en plus, au fur et à mesure, du développement de l’enfant, mettre leurs besoins derrière les besoins de l’enfant. Ce sont des parents qui deviennent oublieux d’eux-mêmes ce qui est parfois très dangereux aussi."

Les frustrations se cumulant au sentiment d’étouffement, c’est aux enfants que les parents peuvent alors finir par faire payer le prix de l’addition. Le risque de tomber dans les reproches intempestifs à l’égard de ses enfants pour qui on a, par ailleurs, tout sacrifié, n’est jamais loin.

"Cette injonction à l’euphorie perpétuelle l’oblige à montrer des signaux de contentement permanent. Quand l’enfant pleure, les parents sont alors tétanisés et se demandent comment arrêter ses pleurs, comment arrêter ses colères, comment arrêter ses peurs ? Comment arrêter tout ce qui, à un moment donné, crée de la tension chez le parent. C’est ça la tyrannie de la babycratie : le parent n’accepte plus de laisser son enfant explorer d’autres émotions que la joie continue. Cela met une pression sur le parent mais aussi sur l’enfant".

Vouloir le bonheur de nos enfants, c’est une bonne chose. Chercher leur épanouissement, c’est encore mieux. L’épanouissement est avant tout un apprentissage qui suppose de passer aussi par un certain nombre de moments faits de tensions et de difficultés émotionnelles. Il est donc important que les parents permettent à leur enfant d’intégrer dans son vécu des moments de trouble… sans en faire une maladie, bien entendu.

Faut-il dire à nos enfants qu’ils nous énervent ou nous épuisent ?

"On a le droit de dire à son enfant : je t’aime beaucoup mais là, tu es insupportable ! Soit parce qu’on n’est pas disposé à être dérangé par lui, soit parce qu’il adopte un comportement qui dépasse nos facultés d’adaptation" nous dit Bruno Humbeeck.

L’enfant teste les limites de l’affection de ses parents. Dès lors, le parent qui prétend avoir une affection sans limite prend le risque de faire passer le message qu’il n’existe aucune règle ni aucune limite à ne pas dépasser.
Il faut donc apprendre à lutter contre cette tendance naturelle qu’a le cerveau humain à faire preuve d’empathie de façon viscérale à l’égard de sa descendance.

Ce mécanisme est particulièrement à l’œuvre chez les mamans, soutient Bruno Humbeeck, et cela sans doute dans la mesure où il favorise le processus d’attachement nécessaire à la survie de l’enfant, dès les premières secondes de sa vie. Malgré ce mécanisme largement instinctif, il est important de parvenir à conserver son esprit critique et à fixer des règles. Il souligne, à ce niveau, qu’il est à éviter de justifier l’instauration de chacune de ses règles auprès de son enfant.

Françoise Dolto a écrit de nombreux livres dans lesquels elle met en évidence que l’enfant est une personne, ce qui ne veut pas dire pour autant que l’enfant est une grande personne auprès de qui l’adulte aurait un devoir permanent de justification. Bien entendu, s’il le juge nécessaire, le parent peut choisir de donner de temps en temps une explication à son enfant. Il devra toutefois se montrer vigilant à ne pas glisser de l’explication ponctuelle et réfléchie à la justification systématique amenant l’enfant à l’idée qu’il va pouvoir jouer et faire pression sur la règle qu’on lui impose.

Les théories pédagogiques sont-elles vraiment efficaces en pratique ?

À cette question, Bruno Humbeeck répond que les théories pédagogiques ne fonctionnent que partiellement. Il ne faut pas les prendre dans leur intégralité ou sous un angle de lecture trop radical – ce qui est malheureusement souvent le cas. En effet, le psychopédagogue déplore les pédagogies positives soutenant qu’il faut, par exemple, s’interdire de générer toute émotion dite 'inconfortable' pour l’enfant.

Au contraire, la frustration fait partie du processus de la vie et doit, par conséquent, être intégré dans le processus de développement de l’enfant. De même pense-t-il que les parents ne doivent pas s’empêcher de vivre leurs propres émotions et de les leur expliquer en leur disant par exemple : "Là, tu me mets en colère !". Car s’il est bon que les parents prêtent attention aux émotions de leurs enfants, l’inverse est vrai aussi. Il est important que l’enfant apprenne que l’Autre – qu’incarne la figure parentale — est lui aussi susceptible d’émotions ; et d’émotions qui ne sont pas forcément secondaires aux siennes.

La pédagogie positive, une charge partagée égalitairement au sein du couple ?

Bien que le stéréotype du modèle familial, dans lequel la mère s’occupe de la maison et des enfants tandis que le père vaque au bricolage et à l’entretien du jardin, soit en train d’évoluer vers une répartition des tâches plus égalitaire et moins genrée, du chemin reste à faire !

En matière de pédagogie positive, Bruno Humbeeck soutient que cette tâche demeure davantage à la charge des mères. "Par exemple, sur le plan des devoirs, ce sont les mamans qui à 80% s’en chargent". En outre, si les tâches en matière éducative sont de nos jours mieux réparties au sein du couple, cela n’implique pas qu’elles soient prises en charge par l’un et l’autre avec le même seuil d’exigence personnelle.

En matière d’investissement sur le plan de l’éducation positive, Humbeeck observe, de façon générale, que les mères développent un plus haut degré d’exigence envers elles-mêmes que ne semblent le faire les pères – ce qui pourrait, potentiellement, expliquer le plus grand nombre de témoignages de mamans épuisées et dépassées face aux émotions débordantes de leurs enfants.

Pour conclure, retenons qu’en tant que parent, il est indispensable de dégager du temps pour soi et de veiller à ne pas se laisser étouffer progressivement dans un esprit de sacrifice personnel à toute épreuve. La pédagogie positive n’empêche nullement de pouvoir fixer des règles et des limites. C’est une clé essentielle pour le bien-être tant des parents que des enfants.

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