Au temps des chanteurs de rue et des marchands de chansons

Chanteurs de rue, marchands de chansons
Chanteurs de rue, marchands de chansons - © L'Université du Travail à Charleroi

Durant le 19e siècle et le début du 20e, les artistes ambulants, les chanteurs de rue, et les marchands de chansons ont décrit le quotidien des Belges. Pour quelques sous, ils ont raconté la misère, les faits divers les plus sordides, la guerre, la prostitution mais aussi la passion contrariée, les espoirs déçus… 

Retour sur leur quotidien, avec Francis Groff et Thierry Legros.

Ils sont les auteurs, avec Willy Pourcel, de L’orchestre des courants d’air. Quand les artistes de rues et marchands tournaient le quotidien en dérision, aux Editions Université Ouverte. Dans le cadre des '100 ans de culture en Hainaut' se tient par ailleurs l'exposition L'orchestre des courants d'air


Le quotidien du chanteur de rue...

Les marchands de chansons sont ces chanteurs de rue qui vendent à leur auditoire le texte imprimé des chansons qu'ils interprètent. Souvent, les chalands reprennent les refrains en chœur. C'est un phénomène généralisé en Europe qui a connu son apogée au tournant du 19e et du 20e siècle. La plus ancienne feuille de chanson connue est une feuille anglaise datée de 1540 et relative à la mort de Cromwell. 

Pour être chanteur de rue, il faut un organe suffisamment puissant, mais il faut aussi bien connaître les habitudes des chalands, leurs horaires et circuits de déplacement, et se placer au meilleur endroit, là où l'acoustique est la plus favorable, pour être entendu du plus grand nombre. Il faut aussi attirer le public par des chansons qui lui parlent.

Le chanteur de rue s'accompagne souvent d'une mandoline ou d'une guitare, ou est accompagné d'autres musiciens : accordéon, harmonium, violon, mandoline... 

Il s'abrite sous un grand parapluie, auquel il suspend les feuilles de chansons qu'il vend. Il trouve ces feuilles chez un marchand en gros. Ce sont des chansons écrites par un chansonnier, qui est auteur et pas chanteur, qui s'est adressé à un imprimeur, ou parfois à un éditeur qui finance l'impression. Parfois aussi, c'est le chanteur lui-même qui écrit sa chanson, la fait imprimer puis vend ses feuilles.

Les chansons sont souvent imprimées sur des papiers de mauvaise qualité, en couleur pour attirer l'oeil, ou plus tard avec des illustrations ou des photos de vedettes du cinéma, de la radio ou de la TSF.

Des droits d'auteur sont en principe prévus pour les chansonniers mais ces feuilles sont imprimées en quantité, reproduites souvent, parfois piratées par les marchands de chansons peu scrupuleux, entraînant querelles et procès.
 

...qui chante le quotidien des Belges

Les thèmes abordés sont très divers, de la vie quotidienne - le prix du pain, les disputes, la misère -  à la politique ou aux faits divers... Il faut dire que pour des gens qui n'achètent pas les journaux, c'est aussi une façon d'accéder à l'information, et ils sont attirés par les faits un peu sordides ou dramatiques.

Certaines chansons soutiennent des causes, les chanteurs étant proches du peuple : la catastrophe de Marcinelle, de Trazegnies... Ils vendent les feuilles et donnent la recette aux caisses d'assistance.

En 1891, la mendicité est interdite, le chanteur ne peut plus chanter et juste tendre la main. Il doit trouver une contrepartie et c'est là que se développe de façon importante le marché des feuilles de chansons. 

Les choses changent avec l'apparition du phonographe dont s'équipent les bistrots et les cafés. L'arrivée de la radio va de son côté mettre des chansons à la mode, qui vont être reprises par les chanteurs de rue.


Sur les traces de quelques noms belges de la chanson de rue

Beaucoup de chanteurs de rue et de marchands de chansons sont restés anonymes.

À Liège, l'éditeur le plus connu dans ce secteur est Joseph Halleux. Il éditait des pièces de théâtre en wallon principalement et des feuilles de chanson. Il a travaillé jusqu'au début de la seconde guerre mondiale.

Jean Jamar, fabriquant de cigarettes à Verviers, est devenu chanteur de rues et marchand de chansons, est passé à Liège sur la Batte où se réunissaient les marchands de chanson comme le Père Prosper, puis on a des traces de son passage à Charleroi, à Wavre, à Bruxelles... 

Les feuilles retrouvées et faisant partie de la collection étaient principalement éditées à Liège et à Charleroi, deux cités importantes où l'activité était intense au niveau des chansons. C'est le cas à Liège chez Fernand Forir, imprimeur-éditeur, ou chez  Jean Delheusy, auteur-éditeur. Ou à Charleroi, chez l'éditeur Edouard François. On en trouve un peu aussi à Namur, à La Louvière.

Mais les marchands de chansons voyageaient beaucoup, en vélo, en train, et on trouve leurs traces aussi bien en Ardennes, qu'à la côte ou à Bruxelles.


A Charleroi, les chansons foisonnent

Les feuilles de chansons dont il est question dans le livre et dans l'exposition ont été trouvées par Thierry Legros, en brocantes, vide-greniers ou chez les bouquinistes de la région de Charleroi, qui est bien représentée.

Charleroi était, au tournant du 19e et du 20e siècle, la deuxième ville industrielle la plus performante au monde. Il y avait une belle animation populaire, des foires, des marchés publics, et une certaine forme de gouaille typique à Charleroi. La danse du Spirou de Pharaon Stockaert a d'ailleurs fait le tour du monde et a peut-être inspiré la danse des canards. 

La transmission orale a permis de garder la trace de la plus ancienne chanson connue en pays de Charleroi, c'est Monsieur de la Bourlotte, par le chansonnier Nicolas Boiron. Il est né à la fin des années 1700, fils d'un marchand de bas, et frère de Rémi, musicien. Les deux frères vont se produire dans les rues, sur les marchés publics et à la sortie des messes dans les villages, et faire danser les jeunes. 

Pour aller plus loin

L’exposition L'orchestre des courants d'air présente une impressionnante sélection de ces feuilles de chansons tirées d’une collection privée et dont un grand nombre est consacré à Charleroi et sa région.

Elles caricaturent le quotidien des Carolos dans ses aspects les plus divers : la politique, le prix du pain, les riches, les pauvres, la guerre, le marché noir, l’amour, les grèves, la prostitution, les faits divers, …

L’occasion de (re)découvrir mille et un événements oubliés ou inédits, survenus à une époque où Facebook n’avait pas encore été inventé…

Exposition visible à la bibliothèque de l'Université du Travail à Charleroi du 21 mars au 20 avril.

Archive SONUMA

Découvrez un reportage qui évoque les derniers chanteurs de rue à Liège : 'Rengaines des rues : la chanson populaire à Liège' (1982)

Un document émouvant sur les chanteurs de rue à Liège. Il y a moins de 20 ans encore sur la Batte, les vendeurs de feuilles de chansons faisaient recette. Aujourd’hui, Joseph Malchair et Papa Prosper n’ont plus à craindre de concurrents sérieux. Ce sont tout simplement deux vieux Liégeois qui expriment leur joie de vivre. Issu d’une famille de gens du voyage, Prosper est sans doute le dernier troubadour représentant l’authentique tradition des rues.

Par Jean-Denys Boussart (Journaliste), Raoul Goulard (Producteur), Alexandre Keresztessy (Réalisateur), Edmond Lefevre (Présentateur voix off)

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