"Au cours de votre vie, avez-vous fui quelque chose ?"

La fuite
La fuite - © Pixabay

C’est un éloge de la fuite que célèbre ici Celia Dessardo au fil d’une longue enquête, intime et sonore.  On est dans les Marolles, quar­tier popu­laire du cœur de Bruxelles. Dans le dédale des ruelles, sur la place du mar­ché aux puces, dans les cui­sines inté­rieures ou dans la cha­leur d’un café, elle part à la rencontre des habi­tants avec une question sésame : "Au cours de votre vie, avez-vous fui quelque chose ?".

On lui raconte des bribes de vie, on la recom­mande à un voi­sin, on se passe le mot. De bouche à oreilles, sa col­lecte d’histoires brasse les mémoires, remue le pas­sé, s’amuse des sono­ri­tés, et voi­là que la fuite prend des airs d’éloge qu’on ne lui connais­sait pas. Une phi­lo­so­phie poli­tique de la vie se fait jour. Un cer­tain art de la fuite.

S'évader

En Belgique, s'évader de prison n'est pas un délit. L'évasion est plutôt considérée comme un droit. La loi est également clémente pour les parents ou alliés qui cachent un fugitif. Un évadé ne peut être poursuivi que pour les délits supplémentaires qu'il commet pour s'enfuir : prise d'otages, violence, destruction de matériel... 

Cette clémence du législateur belge se justifie par l'idée, inspirée du 19e siècle romantique et post-révolutionnaire, qu'on ne peut demander à un homme de renoncer à son aspiration naturelle à la liberté. Certains criminologues estiment aussi qu'il faut laisser au détenu la perspective de l'évasion, afin de rendre l'emprisonnement supportable.


Quelques fuites vécues

"Oh mon Dieu, je n'ai fait que fuir dans ma vie. Tu vois mon âge hein... qu'est-ce que j'ai dû fuir ! Je veux bien te raconter un jour, mais pas maintenant, parce que maintenant je suis fatigué... juste me reposer."

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"Moi, ma fuite n'était pas seulement pour effacer tout ce que j'avais fait de mal, c'était aussi pour avoir quelque chose de nouveau. Avoir une nouvelle vie, quoi ! Et voir d'autres gens, avoir d'autres perspectives. Et si je n'avais pas fui, je ne pense pas que je serais ici au micro."

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"Un jour, j'ai dû fuir un homme qui m'avait frappée. J'avais vite enfilé un pyjama, mais je n'ai pas eu le temps pour les chaussures. J'ai traversé la place en courant. Il est descendu derrière moi. Il avait ses chaussures, ça faisait tac tac tac tac tac (...) Je me souviens que je courais comme une gazelle alors que j'étais pieds nus dans la rue. Je n'avais jamais couru aussi légèrement, et aussi vite.  (...) Tous mes sens étaient en éveil. J'étais comme un super radar. Depuis, souvent je rêve que je cours comme une panthère. Avec le recul, je me dis qu'en cas de danger, j'ai des ailes aux pieds."

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"Pendant 3 mois, on nous a fait croire que ma soeur était à l'hôpital et qu'elle n'était pas parmi nous parce qu'elle était blessée. Mais moi intérieurement je le savais. (...) Eh bien, je me suis auto-persuadé que je n'avais pas compris l'histoire des pompiers. Que le cercueil que j'avais vu dans le caveau n'était pas celui de ma soeur. Et j'ai choisi de croire les dires de ma grand-mère. J'ai préféré me bercer de cette illusion plutôt que dire ce que je vivais. A 10 ans, j'ai compris que les adultes pouvaient aussi ne pas vouloir faire face à la réalité. Mes grands-parents ont préféré fuir le dialogue. Ils ont choisi de nous raconter un conte."

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"Je suis rentré dans un rôle que je n'étais pas encore prêt à assumer. Du coup j'ai fui. Je suis quasi parti du jour au lendemain. Je l'ai dit la veille et je suis parti le lendemain. Comme un lâche. (...) Quand on fuit, c'est qu'on n'est pas sûr de soi, qu'on n'est pas à du 100%. Je pense que c'est un truc qu'on fait pour survivre."

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"Moi, la fuite, je la fais tout près, je la fais au-dessus de mon atelier. On arrive dans les oiseaux, dans les plantes, dans les buissons, dans les fontaines, dans le soleil aujourd'hui en plus. (...) Je coupe ma journée tous les midis, je prends deux heures de pause dont une grosse heure est au soleil."

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"J'habitais dans un petit appart avec mes parents, mes frères et soeurs. On était 7 dans 80 m². Mes parents ne voulaient pas qu'on traîne dans les rues parce que c'était chaud. On restait à l'intérieur et on devenait tous tarés, je pense. (...) Et du coup, ça devenait une urgence de lire. J'avais un besoin. J'avais vraiment des black out de lecture. Je lisais en cours, je lisais dans les couloirs, je lisais dans la cour de récré. Je me précipitais dedans, je plongeais. (...) C'est une fuite dans le sens où tu ne peux pas fuir de chez toi... et tac tu ouvres un livre et là tu fais ce que tu veux. Tu es chez toi. tu as décidé que c'était ta maison. (...) Tu fais ce que tu veux et tu y retournes quand tu veux."

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"Quand je suis arrivé ici, je comptais aussi sur des gens, des Africains comme moi que j'ai toujours connus en Afrique. J'avais pas de papiers, j'avais pas de moyens, j'avais rien. (...) La peur de voir la police, même les hommes en tenue... Après tu te caches, quoi. Même les ambulanciers... tu as peur de voir un ambulancier. Si tu vois des voitures avec des sirènes, tu penses que c'est la police. Le courage qui peut te faire avancer sur certaines choses, si tu vois la police, tu recules. Tu ne vas plus jamais aller là-bas. Et peut-être ta chance pouvait être là. Donc tu restes dans la peur de qu'est-ce que tu vas faire dans ta vie."

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"La première fuite, j'ai quitté mon pays pour pas mort en Syrie. C'est la grande fuite dans ma vie. Et je suis arrivé ici en Belgique et j'ai vivre dans une autre fuite, avec l'alcool. Parce que j'imagine en Europe une chose facile, mais quand je suis arrivé en Belgique, j'ai trouvé la vie difficile. Difficile pour trouver un papier, c'était dans un centre fermé pour les réfugiés, pour dormir, pour manger, pour rester à attendre les réponses. Pourquoi tu viens ? Je viens parce que j'ai la guerre. C'est pour ça, je dois faire quelque chose pour oublier la situation. Mon ami m'a dit : c'est la bonne solution pour nous, on va juste boire l'alcool, tu vas oublier la vie."

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Ecoutez les témoignages du documentaire 'Courage, fuyons' de Celia Dessardo

'Courage, fuyons'
Prise de son et réalisation : Celia Dessardo

avec les voix de : François, Frédéric, Catherine, Eric, Stéphane, Samir, Michel, Souad, Chris, Abou et tous les autres...  
montage : Valène Leroy
mixage : Aline Gavroy
musique : v.o.

Avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles, de Gulliver et de l'acsr
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