Artemisia Gentileschi, une femme peintre dans un monde d'hommes

Artemisia Gentileschi, Autoportrait en allégorie de la peinture, 1638-1639
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Artemisia Gentileschi, Autoportrait en allégorie de la peinture, 1638-1639 - © Wikipedia

Le 13 novembre 1649, à Naples, Artemisia Gentileschi, peintre à succès, écrit à Don Antonio Ruffo, grand collectionneur d’art : "Quant à vouloir faire des esquisses et à les envoyer, j'ai fait résolument le vœu de n'envoyer jamais plus d'esquisses de ma main, car j'ai été victime de forts méchants tours ; et, en particulier, aujourd'hui même, je me suis trouvée avoir fait une esquisse sur des âmes du Purgatoire pour l'évêque de Sant'Agata, et cette esquisse, pour dépenser moins, on l'a fait exécuter par un autre peintre, lequel travaille à partir des fruits de mon labeur. Si j'avais été un homme, je ne sais comment cela se serait passé (...)"

Anne Hustache, historienne de l’art, nous emmène sur les traces d'Artemisia Gentileschi, née le 8 juillet 1593 à Rome.


Une enfance dans la peinture

Artemisia est la fille aînée du peintre Orazio Gentileschi, qui bénéficie d'une certaine reconnaissance et est passé du maniérisme au caravagisme. Il connaît Le Caravage, sa fille sera aux premières loges et adhérera à ce style.

Elle perd sa mère à 12 ans. Elle est élevée comme une fille, sans éducation, elle n'apprendra à lire et à écrire qu'après son émancipation du père. Ses frères et elle sont des apprentis dans l'atelier du père. Elle y apprend la peinture parce qu'elle n'a pas le moyen de faire autre chose; elle est cloîtrée à la maison et ne connaît que les tableaux des églises, en dehors du travail de son père.

On est dans la Rome de la contre-réforme. Après toutes les querelles religieuses et le Concile de Trente, l'Eglise cherche à récupérer son pouvoir, entre autres via l'art. Des budgets sont dégagés pour la place Saint-Pierre, pour décorer les églises, tandis que les privés veulent décorer leurs palais. Il faut que Rome rétablisse sa place au centre du monde, de la chrétienté et que sa culture rayonne partout. Des artistes arrivent de partout.


La place des femmes artistes

Il y a peu de place pour les femmes peintres à l'époque. Elles sont rares et n'y ont accès que parce que leur père, frère, mari sont artistes eux-mêmes. Sinon, elles n'ont pas accès à la formation, tout comme elles n'ont pas accès à l'enseignement en général. Elles ne peuvent pas signer de contrat, n'ont pas d'argent propre et n'ont donc pas accès au métier. C'est le cas par exemple de Lavinia Fontana, peintre maniériste qu'Artemisia admire beaucoup.

Aucune peintre ne sera admise à une académie, avant Artemisia qui le sera à Florence.

Un naturalisme maîtrisé 

Sa première oeuvre est un épisode biblique, Suzanne et les vieillards, une toile peinte à 17 ans, vers 1610. Anne Hustache y relève le naturalisme, la vérité qu'elle introduit dans ces visages et dans ces corps.

À l'époque, on ne peut pas peindre les corps nus car on ne peut pas les observer, ce que les hommes contourneront en peignant des prostituées. Comme Artemisia veut représenter les choses d'une manière naturelle, vraie, elle va utiliser son propre corps et se peindre elle-même. Elle y montre bien l'expression effrayée de Suzanne considérée comme un objet sexuel par ces vieillards malhonnêtes. Et c'est très prémonitoire par rapport à sa vie.

On voit qu'elle maîtrise déjà tous les tenants de la peinture et introduit son propre regard sur des thématiques déjà éprouvées.


Un épisode tragique

Elle a 19 ans lorsque son père Orazio lui choisit un précepteur, Agostino Tassi, l'un de ses collaborateurs, pour perfectionner son art du dessin. Elle se fera violer par Tassi. Pour rétablir l'honneur de sa fille et le sien, son père porte plainte devant les tribunaux. Le procès est humiliant pour Artemisia qui sera soumise à la question et à un examen gynécologique, et devra décrire dans le détail les scènes de viol. Tassi sera condamné.

Elle épouse ensuite un modeste peintre florentin, Pietro Antonio Stiattesi, qui lui donne une sorte de respectabilité, alors que toute la ville sait ce qu'elle a subi. 

La peinture comme catharsis

Artemisia imbrique sa vie dans son oeuvre. La preuve avec Judith décapitant Holoferne (1612-1614), un tableau très réaliste, empreint de sauvagerie, de cruauté, de rage. D'un point de vue féministe, on peut le voir comme une vengeance d'Artemisia sur son violeur. 

Elle montre que la femme est vraiment en action sur son destin, et règle son compte à quelqu'un qui est violent et brute. Contrairement au même sujet peint par Le Caravage, ici la femme n'a aucune retenue, le sang coule, elle ne laisse aucune chance à Holoferne d'y échapper. La servante vient d'ailleurs aider sa jeune maîtresse dans cette décapitation.

Ce serait une forme de catharsis pour se sauver, explique Anne Hustache. Elle inaugure ainsi une thématique qui la suivra toute sa vie, qui consiste à représenter des femmes fortes, courageuses, orgueilleuses, qui règlent leur compte aux hommes brutaux.


A la cour des Médicis

Artemisia arrive à Florence en 1614, où les Médicis incarnent le pouvoir. Elle arrive avec une aura de femme talentueuse, belle, de femme d'exception. Elle est accueillie avec bienveillance et est très bien introduite. Elle a très vite énormément de commandes, des portraits d'elle, de ses héroïnes bibliques, mais malheureusement pas de commandes publiques.

Ayant au départ très peu de culture, elle rencontre des personnes de haut vol, elle a une correspondance avec Galilée, elle étudie la poésie, compose des vers, elle dépasse ses lacunes et se met à niveau dans son travail également. Elle est la première femme à intégrer l'Académie de Dessin, ce qui lui donne un statut. Elle peut désormais acheter des couleurs, recevoir et négocier des paiements, être indépendante de son mari.
 

Une peintre caméléon

Artemisia travaille aussi dans la maison de Michel-Ange, où elle est accueillie par son petit neveu Michel-Ange le Jeune. Elle y réalise une peinture sur le thème de l'inclination pour tous les arts, un très beau nu.

Elle a en effet cette faculté de prendre la température du lieu où elle se trouve pour adapter son art. Elle comprend que le caravagisme et son clair-obscur n'ont pas nécessairement leur place à Florence, elle choisit donc quelque chose de plus doux, de plus clair : jaune, or.... elle a une faculté à rendre les textures, les couleurs locales des tissus, et à les magnifier. On parle d'ailleurs de 'l'or Artemisia'.


La quête d'une commande officielle

Suite à des problèmes d'argent, elle regagne Rome en 1621, sans son mari. Les relations avec son père et un de ses frères seront difficiles.

C'est une femme qui prend sa vie en mains. Elle a tout de suite plein de commandes, mais toujours aucune commande papale ou publique. Pas de commande pour des cycles de fresques, ni pour des tableaux d'hôtels.... Elle imagine que c'est cela qui lui permettrait pourtant de passer à la postérité.

Ce qui est normal dans la carrière d'un homme ne le sera pas pour Artemisia, malgré toute la célébrité qui l'entoure. C'est dans ce but qu'elle voyagera entre autres à Venise, puis à Naples où elle résidera près de 25 ans.

Elle passera deux ans à Londres, pour rejoindre son père qui y a été appelé par Charles Ier. Elle va y peindre son Autoportrait, en allégorie de la peinture, où on la reconnaît avec ses traits potelés, ses cheveux toujours en désordre et la vie qui la traverse.

A Naples, elle monte un grand atelier où travaillent de nombreux assistants, elle a de multiples relations et échanges avec les peintres, comme Simon Vouet ou Velasquez qui s'inspirent de son travail. C'est là qu'elle a enfin une commande officielle : trois tableaux à Pozzuoli.

Elle meurt à Naples vers 1654.

 


Une postérité indéniable

L'histoire de l'art écrite par les hommes a rayé les femmes de ce domaine, mais la postérité d'Artemisia est directe, grâce à ses contacts avec différents peintres et à tout ce qu'elle a apporté. 

Sa postérité est aussi immédiate parce qu'elle a peint de nombreuses femmes, en leur donnant une interprétation vivante, un visage expressif, qui ont renouvelé la thématique. Ces visages de femmes deviendront une mode grâce à elle, rappelle Anne Hustache.

On continue encore aujourd'hui à découvrir des peintures, des documents qui la concernent. 

Anne Hustache nous raconte l'histoire d'Artemisia Gentileschi, ici

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