Alain Badiou : "L'amour, c'est le communisme minimal"

Alain Badiou : la politique, la vraie vie et l'amour fou
Alain Badiou : la politique, la vraie vie et l'amour fou - © RTBF Léo Potier

"On a raison de se révolter" et "Ce qui manque actuellement, fondamentalement, ce sont des intellectuels". Voilà deux phrases qu’aime répéter le philosophe, dramaturge et romancier Alain Badiou.

Depuis le festival "Les Rencontres Inattendues" à Tournai, Alain Badiou nous explique ce que sont pour lui la politique, l’amour et la vraie vie.

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Eloge de la politique

Alain Badiou envisage 2 définitions de la politique :

  • La politique est la gestion du pouvoir. C'est l'ensemble de ce qui se passe autour de l'Etat, y compris 'la cérémonie régulière' des élections. On peut parler plutôt de gestion de l'Etat.
  • L'autre définition a ses origines dans la philosophie grecque ancienne. La politique serait l'ensemble des efforts réalisés dans l'idée d'une collectivité réglée par la justice. "La politique se définit donc à partir de ce que n'importe qui peut penser et faire, en s'associant avec les autres, pour que son idée de la justice puisse prévaloir." Aujourd'hui, le concept clé de la justice, c'est l'égalité. C'est de cette politique qu'Alain Badiou fait l'éloge.

L'idée de justice dans le monde aujourd'hui est partagée par des groupes assez restreints qui s'efforcent de créer des pôles de justice ici ou là. Ils travaillent à réduire politiquement les inégalités liées aux différences : hommes/femmes, étrangers/natifs, démunis/possédants...

Mais cette idée n'existe pas selon un modèle étatique constitué. Ce n'est pas le souci fondamental des gouvernements en Europe, pris dans une situation mondiale systématique : la domination des rapports économiques et sociaux par un capitalisme global.
 

L'inégalité de la voie libérale

Ce capitalisme est une forme d'organisation structurellement injuste : on observe des inégalités violentes, des écarts de richesses jamais observés précédemment. Les gouvernements essaient de protéger leur situation dans ce régime de l'inégalité. C'est ainsi que la gestion de l'économie se substitue à la gestion de la justice.

Dans nos sociétés, l'origine de l'inégalité, c'est le régime de l'appropriation des richesses. Les sociétés qu'Alain Badiou appelle néolithiques, qui existent depuis 4 ou 5000 ans, sont organisées autour de l'inégalité par le fait que certains ont le droit de s'approprier de façon privative des richesses, y compris des richesses appartenant au bien commun. Ces propriétés privées se transmettent héréditairement. L'Etat protège ce système dans son ensemble. 

 

L'hypothèse communiste

Sortir de cela, c'est penser une organisation de la société qui ne repose plus sur ce triplet de la propriété privée, de la transmission héréditaire, de l'Etat qui protège ce système. On peut appeler cela le communisme.

Les expériences historiques basées sur ce mot ont échoué parce qu'elles ont maintenu le fétichisme du pouvoir, à savoir l'Etat comme catégorie centrale de la politique. L'hypothèse communiste pour sortir de l'inégalité et de la concurrence ne doit donc pas être basée sur la prise du pouvoir d'Etat.

Pour Alain Badiou, il faut donc d'abord constituer une conscience collective sur ce point, un partage effectif de l'hypothèse communiste dans les activités pratiques de justice. Nous sommes dans une position de recommencement.

 

Le communisme en 4 idées fondamentales

  1. Il est possible d'organiser la production économique et donc la société sur des bases autres que celles de la propriété privée.
  2. Il faut remanier progressivement l'organisation actuelle de la division du travail et les oppositions inégalitaires entre tâches de direction et tâches d'exécution, entre travail manuel et travail intellectuel.
  3. Les identités, nationales, raciales, sexuelles... ne doivent pas avoir cours dans la vision politique du monde car elles réintroduisent des inégalités structurelles. Il faut viser la fin des grandes différences. L'internationalisme doit être effectif, loin de tout nationalisme. 
  4. L'Etat doit petit à petit être remplacé par un système complexe d'assemblées collectives.

Tant que les partis de gauche n'ont pas donné de preuves contraires, Alain Badiou les range du côté des capitalistes !

 

Comment appliquer l'hypothèse communiste ?

Il faut commencer par repérer l'injustice qui vous frappe le plus, la situer intellectuellement dans un repère général et chercher les moyens effectifs de la réduire, que ce soit sur la question des migrants, sur la question de l'éducation....

"Parce que si on ne sort pas du néolithique, c'est à dire du capitalisme globalisé, nous aurons la guerre. Il faut quand même savoir que tout le monde la prépare, que tout le monde se dote d'armes plus sophistiquées, de fusées capables de transpercer toutes les défenses, que les conflits localisés sont de plus en plus complexes, que les grandes puissances commencent à intervenir dans ces conflits. Et que cette situation rappelle celle qui existait dans l'Europe triomphale et extraordinairement puissante des années qui ont précédé la guerre de 14."

Eloge de l'amour 

Dans l'amour, l'identité est confrontée à l'altérité. "L'amour est une expérience limitée mais essentielle de la dépendance de la construction subjective au regard de l'altérité", explique Alain Badiou.

L'amour est menacé par l'individualisme de nos sociétés : le moteur principal de l'identité subjective est devenu l'intérêt. Cette restriction à ses propres intérêts et à leur satisfaction a pour résultat que l'amour doit répondre d'abord à nos intérêts, d'où le développement des sites de rencontres. On cherche sur catalogue le produit qui nous convient, par similarité des désirs.

Alain Badiou pense qu'il faut plutôt se fier à la rencontre, qui contient une forte dose d'altérité et permet de passer au-delà des différences. "L'amour, c'est la chance de faire, à travers les différences les plus profondes, quelque chose qui est une vision partagée du monde. L'amour, c'est le communisme minimal.(...) Le fait qu'il y ait construction, à deux, d'un monde, c'est la naissance d'un monde de l'amour, initiée par une rencontre généralement imprévisible et incalculable. C'est pourquoi je m'oppose au fait qu'on veuille calculer cette affaire."

Le véritable amour doit être mesuré en partie à sa durée et ne doit pas être limité au miracle de son commencement ou au drame de sa fin. Le caractère le plus extraordinaire de l'amour, l'essence de l'amour se situe dans l'intensité de sa durée.

Alain Badiou nous parle aussi de la sexualité dans l'amour,
écoutez-le ici

La vraie vie, c'est quand on découvre qu'on est capable de faire ou de penser quelque chose dont on ne se savait pas capable. Les moments exceptionnels sont ceux où on découvre que l'on n'est pas limité. C'est la vraie définition du bonheur.


 

 

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