Abdellah Taïa : "Ma chère mère, on ne voyait pas à sa juste mesure ton combat de femme"

Abdellah Taïa : "Chers jeunes migrants : les frontières, évidemment, n'existent pas "
Abdellah Taïa : "Chers jeunes migrants : les frontières, évidemment, n'existent pas " - ©

Abdellah Taïa est écrivain. Il se prête à l’exercice d' "En toutes lettres !", la nouvelle séquence phare de "Dans quel monde on vit" sur La Première. Son dernier livre La vie lente " est paru aux éditions du Seuil.

Ma chère M'Barka, ma chère mère…

Le temps ne répare pas. Et l'oubli n'existe pas. Bien au contraire. Le souvenir de tout ce que tu as été dans cette vie revient en moi, en nous, plus que jamais. Tu n'as pas disparu. Tu es là, tu te mêles encore de tout ce qui fait nos vies, de ce qui fait la vie. Ta voix surtout, surtout, est très présente. Dans ma propre voix. Dans les voix de mes soeurs. Dans mes gestes. Dans ma façon de marcher, de regarder les choses, d'être un peu trop hystérique. Dans mes envies de crier à moi aussi. I

Il est tôt, très tôt, tu te lèves, tu commences ta journée et tu parles. Toute seule tu parles. Tu te parles. Tu te racontes ce que tu as à faire tout en faisant la vaisselle, tout en préparant la pâte pour les galettes et le pain. Et, d'un  coup, toute seule, prise dans la logique des choses en toi, des conflits jamais apaisés en toi, tu te mets à crier. Le jour ne s'est même encore complètement levé. Tu entres dans la colère et tu dis tout. Tout ce que tu as sur le coeur. Tout ce que les autres ont infligé à ton coeur, comment ils ont tout fait pour arrêter les choses pour toi et en toi.

Tu te précipites vers la porte d'entrée, tu l'ouvres, la rue est absolument vide, tu parles, tu ne te contrôles plus, tu parles avec une certaine véhémence, tu nommes les voisins avec qui tu es en conflit, tu passes en revue tout ce qui ne va pas entre toi et eux. Ils t'entendent. Tu le sais. Dans le calme absolu des petits matins, ils reçoivent ta voix et tes protestations.

L'injustice. A-DOLM. A-DOLM. A-DOLM. Pourquoi continuer dans cette injustice entre nous? Pourquoi poursuivre dans le chemin du coeur sec et insensible? Pourquoi ils ont tout et toi rien? Pourquoi Lui en haut, Allah, auquel tu crois si fort ne dit-il rien? Oui, Il ne dit rien. Toujours rien. Et cela augmente ton cri, tes envies de crier. Et puis, tout s'arrête. Tu ne parles plus. Tu as dit l'essentiel. Ton déplacement. Tes sacrifices. Une femme marocaine du bled à qui on n'a rien donné, une femme qui vient de la pauvreté absolue, de loin, très très loin, à qui on a confié le destin de 10 personnes. Le mari. Les enfants. Trop d'entants.

Je ne sais pas comment tu l'as fait, guider tout ce monde, nous affamés et si intraitables, nous tes enfants si ignorants de ton passé dur, si insensibles à tes souffrances… Comment as-tu fait pour ne pas tomber et donner, donner, donner ta chair à nous? C'est ce que tu disais, d'ailleurs: Je coupe ma chair et je vous la donne. Je vole la vie et je la mets dans vos veines, vos ventres. Je prie Allah pour vous, pas pour moi, pas pour moi, vous entendez? Oui, on t'entendait, tous, tous, mais on te comprenait pas, on ne savait pas te comprendre. Egoïstes, on ne voyait pas à sa juste mesure ton combat de femme. Ce que les jours et les nuits t'obligent à faire, les négociations interminables avec les autres, les mensonges pour t'en sortir, les petites manipulations.

Et tes fatigues, tes chutes, ta gourmandise étrange. On ne te voyait pas, chère mère, chère M'Barka. Mais aujourd'hui, perdus sans toi et sans tes cris le matin tôt très tôt, on te voit. Si bien. On t'entend. Si fort. On reconnaît. Tout. Tout. Tu as été injuste? Pas du tout, tu as fait ce qu'il fallait faire. Tu as été têtue, trop têtue? Non et non: il fallait bien que tu gères les autres comme tu pouvais et que tu gères surtout ta solitude à toi parmi nous, toi debout pour nous si ingrats à l'époque…

Le monde n'est plus le monde, ma mère. Et ton coeur qui me portait et qui jamais ne m'a rejeté à cause de mon homosexualité, ce coeur dur, c'est vrai, ce coeur sauvage, c'est vrai, ce coeur est devenu mon coeur. Je suis comme toi. Exactement comme toi. Je vis pour moi et pour toi. Le devoir de mémoire? Peut-être. Mieux: l'impossibilité de ne pas voir l'évidence. La vie c'est la mort, la mort c'est la vie. Et entre ces deux étapes, il y a un tunnel. Et dans ce tunnel, on crie. On doit crier. Il ne faut jamais jamais s'arrêter crier.

Je t'aime, ma mère au ciel, et je prie chaque matin très tôt pour toi…

 

Ton fils Abdellah Taïa

 

Pour la sixième saison de l’émission “Dans quel Monde on vit”, Pascal Claude propose un nouveau rendez-vous baptisé "En toutes lettres !". Chaque samedi, un chroniqueur partage une lettre adressée à une personnalité qui occupe le devant de l’actualité, à un inconnu qu’il a repéré ou à une personne qui le fait rêver…

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