Abdellah Taïa : "Chers jeunes migrants : les frontières, évidemment, n'existent pas "

Abdellah Taïa : "Chers jeunes migrants : les frontières, évidemment, n'existent pas "
Abdellah Taïa : "Chers jeunes migrants : les frontières, évidemment, n'existent pas " - © Tous droits réservés

Abdellah Taïa est écrivain. Il se prête à l’exercice d' "En toutes lettres !", la nouvelle séquence phare de "Dans quel monde on vit" sur La Première. Son dernier livre " La vie lente " est paru aux éditions du Seuil.

 

Cher migrants,

Vous êtes là, assis sur le banc vert dans ce minuscule square juste en Face de la station de métro la Chapelle. La nuit vient. Elle arrive lentement sur Paris qui s'agite dans un grand chaos et dans une grande indifférence.

Je passe. Je ne vous vois pas pour l'instant. J'entends en revanche la musique que vous écoutez. Je reconnais le rythme de la chanson. Mon adolescence au Maroc. Je reconnais la voix immédiatement: "I wanna dance with somebody" de Whitney Houston.

C'est un appel. Je m'arrête. J'entre dans le petit jardin. Il n'y a personne. Que nous deux dans le froid de Paris. Et dans les mots en anglais de Whitney Houston. Vous êtes des êtres de là-bas, de loin , de très loin. Des migrants exténués, sur le chemin. Paris n'est qu'une étape. Paris n'existe pas vraiment.

Vous êtes en train de passer. Vous êtes jeunes, très jeunes mêmes. 20 ans? 25 ans? Vous ne dîtes rien. Vous êtes concentrés, vous suivez le chant, vos yeux sont fermés. J'ai l'impression que vous dormez. Puis, non, pas du tout. L'un de vous deux se lève et se met à danser un peu d'une manière très comique. L'autre ouvre les yeux et regarde son ami. Il est touché. Il se met à rire. Vous riez tous les deux. Franchement.

J'ai envie de rire avec vous, de danser moi aussi. Je ne le fais pas, évidemment. Je regarde. Je me mets de l'autre côté de square. Je regarde. Vous ne remarquez pas ma présence. Et tant mieux. Vous êtes à Paris et pas vraiment là. Vous êtes en train de créer quelque chose de là-bas, la terre d'origine que vous ne reverrez peut-être plus jamais. Un rituel, une séance de transe, une absence, une élévation. Une sortie de ce monde et de ses misères. L'adoration d'une voix populaire. Une chanson qui voyage. Une voix qui n'est pas morte.

Whitney Houston est toujours là avec nous. L'un de vous augmente le son. C'est fort, très fort. C'est joyeux. Et c'est aussi très triste.

 

And when the night falls

My loneliness calls

Oh I wanna dance with somebody

I wanna feel the heat with somebody

Somebody who loves me

Oui, j'ai bien reçu le message. C'est un appel. Faire l'amour. Etre à deux dans l'idée de l'amour. Echapper au sort cruel, à l'indifférence cruelle, aux regards cruels, aux corps déjà trop formatés, automatisés du monde ici, et oser avec la voix de Whitney Houston entrer dans l'amour.

C'est simple. Tellement simple. Un square. Un banc. Un téléphone portable. Une chanson des années 80 qui parle à toit le monde et de tout le monde. La solitude du coeur qui entre dans la nuit. La nuit dans le nord de ce monde. Dans une autre idée de Paris.

Vous faites ce qu'on ne fait pas, ce qu'on ne fait plus ici. Vivre sauvage dans la rue. Sortir de la cage. Rejetés de partout, de presque tous les discours biens pensants de l'Occident, vous inventez ce que vous pouvez. Vous n'entrez pas dans leurs théories. Vous vous réparez.

On n'arrête jamais la vie et ses pauvres. Les frontières, évidemment, n'existent pas.

La vie est là. A nous. A vous deux. A vous deux. Personne ne peut vous prendre ça, cet élan, ce droit, cette révolution. On n'arrête jamais la vie et ses pauvres. Les frontières, évidemment, n'existent pas. La mort elle-même semble ne plus avoir d'existence.

Vous vous êtes assis de nouveau sur le banc vert. Plus proche l'un de l'autre. Moi, je suis hypnotisé. Il y a 5 minutes, je ne vous connaissais pas. Et maintenant: je suis complètement à vous. Je vous regarde. Je prends je ne sais quoi de vous qui va guérir je ne sais quoi en moi, moi migrant devenu immigré intégré docile en France.

Mes yeux se rapprochent. Très près de cette scène de là-bas recréée dans la nuit d’ici. Vous êtes noirs. Vous êtes noirs. Vos cheveux sont très crépus. Vous êtes maigres. De quel pays? Peu importe. Du Sud, c'est sûr. Vous êtes au bout du monde et pourtant au coeur de Paris. Mêmes perdus et sans domicile fixe, vous n'avez pas peur de Paris. Vous lui imposez même la vie autre. La vie qui palpite, la vie qui crie, la vie et son chant. La vie et Whitney Houston.

Vous vous êtes mis debout. D'un coup. Vous dansez. Comme deux fous joyeux vous dansez. Le monde est très triste. Très égoïste. Très raciste. Très dans le rejet sans cesse maquillé et remaquillé. Et vous, vous êtes au-delà de tout cela. Vous chantez à ce monde qui vous ignore et vous pusse vers la mort. L’oubli.

Vous vous accrochez. Fort. A l'espoir, j'imagine. Vous avez raison. Vous avez raison. Whitney Houston est avec vous. Elle chante pour tous les migrants de la terre ce soir. I wanna dance with somebody. Danser avec l'autre. Je me lève et, avec tout l'amour de l'enfance encore en moi malgré tout, je vais vers vous.Moi aussi je veux et je dois danser.

 

Je vous aime. Je vous embrasse.

Abdellah Taïa

 

 

Pour la sixième saison de l’émission “Dans quel Monde on vit”, Pascal Claude propose un nouveau rendez-vous baptisé "En toutes lettres !". Chaque samedi, un chroniqueur partage une lettre adressée à une personnalité qui occupe le devant de l’actualité, à un inconnu qu’il a repéré ou à une personne qui le fait rêver…

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