Abdellah Taïa : "Chère Delma, C'est ainsi que va le monde. Chacun mange l'autre. Et personne n'entend les cris de l'autre, des autres.""

Abdellah Taïa : "Chers jeunes migrants : les frontières, évidemment, n'existent pas "
Abdellah Taïa : "Chers jeunes migrants : les frontières, évidemment, n'existent pas " - ©

Abdellah Taïa est écrivain. Il se prête à l’exercice d' "En toutes lettres !", la nouvelle séquence phare de "Dans quel monde on vit" sur La Première. Son dernier livre La vie lente " est paru aux éditions du Seuil.

Chère Delma,

 

Tu ne t'appelles pas Delma, je le sais. Mais je ne connais pas ton prénom. Je choisis Delma pour toi. C'est beau et triste et tellement profond, Delma. Je te regarde une dernière fois avant de disparaître complètement dans la bouche du métro Belleville et je continue de t'admirer. Je continue de te remercier et d'enregistrer en moi tout ce que tu dis. Tout ce que tu es. Je t'appelle, Delma Delma, et tu ne m'entends pas. Ce n'est pas grave. Ce n'est pas moi le plus important ici.

Moi je ne suis que de passage, passif, soumis, froid, mécanique, robotique comme plein de Parisiens, soudain touché par la lumière. Mais toi, toi Delma dans ce cri et ce hurlement et cette hystérie, tu nous sauves. Tu nous répares. Tu me fais un bien fou, Delma. Et pourtant ce que tu es en train de faire pousse tout le monde à te fuir.

Une folle, au secours. Une jeune femme noire banlieusarde mal élevée, au secours.

Les codes ne sont pas respectés et, évidemment, le rejet et l'indifférence assumés sont immédiats. La guillotine est toujours d'actualité dans les rues de Paris. Tu le sais et tu t'en fous. Tu es au coeur même des choses et de la vie et, intuitivement, tu sais que tu dois déborder, tu dois vider le trop plein, sortir le mal là, là, au milieu de ce monde qui perd la tête. Au téléphone, tu racontes ce qu'on vient de te faire. Tu marches entre l'entrée du métro et le kiosque à journaux, encore, encore, et tu cries si fort, si hors de toi, si hors de ta peau, hors de ta race, hors de toute raison, que c'est impossible de ne pas se sentir un petit chouiya concerné par ce qui t'arrive et ce qu'on essaie de te faire.

Ce n'est pas possible, ce n'est plus possible, je vais mourir, il veut me faire mourir. Il me dit qu'il va me faire interner dans l'hôpital psychiatrique. Il dit qu'il en a le pouvoir. Je lui dis que je ne veux plus de lui, je ne veux plus de son amour et de tout ce qui va avec, la famille, l'oppression, les obligations. L'hôpital psychiatrique, il peut, tu crois? L'hôpital psychiatrique, tu te rends compte? Je ne veux pas moi de cet enfer, tu comprends?

Dis-moi, dis-moi ce que je dois faire, où aller, dis-moi, s'il te plaît, s'il te plaît, s'il te plaît? La police? Non, non, non, pas la police. Pas la police. Pas la police.

Ma rencontre avec toi a duré à peine une minute. J'ai assisté à ton spectacle. J'ai vu ton courage. J'ai vu en direct ce que le monde fait aux filles, aux femmes, et comment, effarées et si seules, elles se défendent. Comment toi, à ce moment précis, tu as pris les choses en main. En public. Devant les autres qui voient et détournent les yeux. Devant ce monde qui se dit libre et qui ne fait que théoriser, jargonner, inventer une nouvelle fausse émancipation. Je fais partie de ce monde-là moi aussi, Delma. J'aurais pu me secouer et aller te proposer de l'aide. Mais non, bien sûr que non. J'ai pris ta vérité. J'ai été bouleversé par ta vérité nue. J'ai assisté à ton effondrement et à ta résistance. Pour de vrai. Pas pour épater la galerie.

J'ai vu. J'ai vu tes rêves. Les rêves d'une jeune fille noire à Paris. Les rêves de mes si nombreuses soeurs au Maroc. Petit, je les connaissais si bien, si parfaitement, les rêves de mes soeurs. Et je n'ai rien fait. J'ai laissé le monde les détruire, j'ai vu des hommes étrangers à notre famille venir chez nous, prendre mes soeurs comme épouses, les esclavagiser, les réduire, les éteindre, marcher sur leurs rêves. Et je n'ai rien fait. Rien dit. Mes soeurs pourtant. Mes soeurs. Mes soeurs. Lâche, j'ai laissé faire. Homosexuel et lâche, j'ai les abandonnées. C'est ainsi que va le monde. Chacun mange l'autre. Et personne n'entend les cris de l'autre, des autres.

Je suis sur le quai du métro Belleville, Delma. Je continue de t'entendre. Ta voix me poursuit. Et les mots "hôpital psychiatrique" ne cessent de raisonner dans les couloirs noirs de nos petites et si minuscules existences.

Je ne t'oublie pas. Je ne t'oublie pas, Delma...

 

Abdellah Taïa

 

 

 

 

Pour la sixième saison de l’émission “Dans quel Monde on vit”, Pascal Claude propose un nouveau rendez-vous baptisé "En toutes lettres !". Chaque samedi, un chroniqueur partage une lettre adressée à une personnalité qui occupe le devant de l’actualité, à un inconnu qu’il a repéré ou à une personne qui le fait rêver…

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