Abdellah Taïa: "Cher Brésil, je te remercie pour ta lucidité politique"

Abdellah Taïa - Larry Busacca - AFP
Abdellah Taïa - Larry Busacca - AFP - © Larry Busacca - AFP

L'écrivain marocain Abdellah Taïa est le premier à se prêter à l'exercice d' "En toutes lettres!", la nouvelle séquence-phare de "Dans quel monde on vit" sur La Première. Il nous livre une déclaration d'amour au Brésil.

Cher Brésil,

Le silence de ta nuit qui n'en est pas un. Le danger est partout, disent-ils trop souvent. Mais je ne les crois pas, je ne les crois pas du tout, cher Brésil. Dans cette terre, entre tes frontières, sous ton ciel, il y a une voix qui depuis si longtemps appelle. Les voix de ceux qui sont oubliés et qui continuent de vivre et de vibrer si fort. Ils sont là, là, tellement au cœur des choses et du temps. Impossible de ne pas les voir et de ne pas être touché, ému, renversé, par ce qui les anime encore et toujours aujourd'hui. Ce désir de réparation juste. Mieux: ce désir de vengeance légitime.

Il y a des super-héros vrais dans la réalité vraie au Brésil. Ils veulent la liberté. Même dangereuse, risquée, ils aspirent à la liberté.  

Il y a des super-héros vrais dans la réalité vraie au Brésil. Je les ai croisés il y a à peine deux semaines à Fortaleza puis à Salvador da Bahia. Des justiciers aux yeux si doux puis d'un coup si rouges. Des yeux qui tranchent. On a envie de les suivre, ces guerriers et ces anges. De marcher comme eux dans la tragédie et le chant, dans la révolte et l'amour. Ce sont les descendants de Zumbi, le chef d'une de ces communautés d'esclaves qui, aux XVIIe et XVIIIe siècles, échappaient aux Blancs et formaient des groupes révolutionnaires. Ils veulent la liberté. Même dangereuse, risquée, ils aspirent à la liberté.

Zumbi n'est pas mort. Il est dans ta nuit, cher Brésil. Il a changé de prénom. Il a changé de caractère. Il a changé de vêtements mais pas de religion. Il est dans sa peau, sa véritable peau, en dehors de toutes les constructions idéologiques occidentales. Il marche. Il court. Il se bat. Et, comme tant d'autres cet été, j'ai eu envie moi aussi de le rejoindre. Je n'avais pas peur. La nuit au Brésil ne fait pas peur. On se trompe. La nuit est le dernier refuge pour ceux qui n'oublieront jamais et qui resteront à tout jamais éveillés.

Et pendant ce temps, ces donneurs de leçons si sûrs d'eux-mêmes, au Brésil, en Europe, en Amérique, ne font presque rien pour sauver la forêt de l'Amazonie qui brûle. Brûle. Brûle.

Cher Brésil, c'est la même Histoire qui se répète toujours et toujours: ceux qui possèdent tout ne veulent pas partager avec ceux qui n'ont rien. Ceux qui ont le pouvoir et héritent du pouvoir vous parlent de démocratie, de droits de l'homme, de tolérance et de je ne sais quoi d'autre. Des mots vides, vidés, des os qu'on jette à des chiens qu'on croit enragés, des symboles petits pour aveugler les pauvres, les divertir un peu. Les endormir. Ceux qui ne vivent pas avec nous prétendent à contrôler tout en nous et nous disent que c'est nous, bien sûr, qui avons initié la haine et le rejet de l'autre. Et pendant ce temps, ces donneurs de leçons si sûrs d'eux-mêmes, au Brésil, en Europe, en Amérique, ne font presque rien pour sauver la forêt de l'Amazonie qui brûle. Brûle. Brûle. C'est sûr, ils ne vivent vraiment pas avec nous, ces hommes coupés en deux, ils n'ont pas de cœur pour notre Terre, m'a dit une femme croisée dans le métro de Sao Paulo.

Non, Zumbi n'est pas mort, cher Brésil. Je l'ai vu à Salvador de Bahia pas loin de la Place du Pilhorino. Et j'ai vu aussi Zeferina. Son nom a été prononcé soudain devant moi dans un café. Je l'ai aussitôt pris et appris dans mon cœur. Et, plus tard, j'ai découvert que, au XIXe siècle, Zeferina était elle aussi une leader abolitionniste qui a donné sa vie pour cette cause.

Je suis si ignorant moi aussi. Si injuste moi aussi. Il y a deux semaines je ne connaissais pas ces deux figures historiques du Brésil. Et les voilà qui désormais hantent ma pensée, mon corps, mon regard, et me motivent pour entamer une nouvelle révolte même si je ne sais pas comment la commencer pour l'instant.

J'ai vu de l'espoir au Brésil.

Il y a des pays qui gardent leurs plaies ouvertes et qui ne font rien pour cacher ces plaies ouvertes. Le Brésil est de ces pays-là. Il ne vous trompe pas. Il vous offre sa réalité contradictoire, tragique, son Histoire très mouvementée, son métissage souvent problématique. Mais il vous invite à partager tout cela dans une magie incroyable. Dans le mouvement. Dans la sorcellerie. Dans un temps à la fois arrêté et accéléré. Dans un chemin sûr vers la vérité. Malgré Bolsonaro, malgré Lula en prison, malgré les apartheids, malgré la dureté, malgré le racisme structurel, malgré les shopping centers, j'ai vu de l'espoir au Brésil. Un espoir fou peut-être mais très très humain. Un espoir qui a la voix de Maria Bethenia, la voix d'Ana Carolina et la voix d'Agêpe qui chante d'une manière naïve et tellement émouvante "Deixa eu te amar". "Laisse-moi t'aimer".

Cher Brésil, le 16 août dernier, je suis entré dans ton amour et je crois que je veux y rester pour toujours.

Je t'embrasse et je te remercie pour ta lucidité politique contagieuse et ta générosité merveilleusement bouleversante…

 

Abdellah Taïa


Pour la sixième saison de l'émission “Dans quel Monde on vit”, Pascal Claude propose un nouveau rendez-vous baptisé "En toutes lettres !". Chaque samedi, un chroniqueur partage une lettre adressée à une personnalité qui occupe le devant de l’actualité, à un inconnu qu'il a repéré ou à une personne qui le fait rêver... Ce samedi, c'est l'écrivain marocain Abdellah Taïa qui se prête à l'exercice et nous livre une déclaration d'amour au Brésil.



 

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