À travers le temps… le Concours Musical International Reine Elisabeth

Pas de concertos ni de toccatas en 2020, mais un petit tour dans les archives CMIREB de la RTBF
3 images
Pas de concertos ni de toccatas en 2020, mais un petit tour dans les archives CMIREB de la RTBF - © CMIREB-Flagey

Le mois de mai est traditionnellement celui du Concours Musical International Reine Elisabeth. Crise sanitaire oblige, la session de cette année, consacrée au piano, n’a pas lieu et est reportée à l’année prochaine. Pas de concertos ni de toccatas en 2020 : les écrans restent vides et les radios muettes. Un fait exceptionnel car l’événement est immanquablement suivi depuis ses débuts par la Radio et la Télévision. Retrouvez-en quelques moments forts, en archives.

En 1937, année du premier Concours, l’INR retransmettait déjà les prouesses des candidats. Depuis, partenaire fidèle, la RTBF a accumulé une quantité très impressionnante d’archives relatives à l’événement : les prestations des candidats bien sûr mais aussi des kilomètres d’interviews, des reportages sur le déroulement du Concours ou encore des séquences dédiées à la musique, aux musiciens et aux compositeurs.

Le Fantôme de la Radio a opéré une sélection parmi ces archives, avec un peu d’histoire, des témoignages éclairants, quelques anecdotes croustillantes et bien sûr de l’émotion.

Eugène Ysaÿe et Elisabeth, une rencontre déterminante

Avant d’aborder l’histoire du Concours, attardons-nous quelques instants sur le parcours et la carrière d’Eugène Ysaÿe, violoniste de génie, l’un des plus brillants du 19e siècle, sans qui rien ne serait arrivé.

Né en 1858 à Liège dans un milieu très modeste, Eugène Ysaÿe connaît des débuts plutôt difficiles. Il commence sa carrière de violoniste à 21 ans à Berlin. Il y reste trois ans avant de s’installer à Paris. C’est là qu’il fait des rencontres déterminantes : il fréquente Debussy, Fauré, César Frank… Il vit désormais entre la capitale française et Bruxelles, où il devient professeur au Conservatoire de 1886 à 1898. Pendant cette période il forme un duo avec le français Raoul Pugno au piano et fonde le quatuor Ysaÿe avec Joseph Jacob, Mathieu Crickboom et Léon Van Hout.

Considéré comme l’un des meilleurs violonistes de son époque, Ysaÿe se produit partout dans le monde, dans les salles les plus prestigieuses. Il part en tournée en Russie, aux Etats-Unis, où il refuse la direction de l’Orchestre philharmonique de New-York.

Alors que le XXe siècle ouvre ses portes, il fait la rencontre d’Elisabeth de Bavière qui vient d’épouser Albert, prince héritier de la couronne de Belgique. Sensible à toute forme d’expression artistique, et à la musique en particulier, Elisabeth est séduite par le jeu d’Ysaÿe. Après un concert, elle lui demande de devenir son professeur de violon. Un honneur qu’il ne refuse pas. C’est le point de départ d’une véritable et profonde amitié entre ces deux personnes. Devenue Reine, Elisabeth le nomme Maître de Chapelle de la Cour et conseiller musical en 1912.

A cette époque, peu de musiciens ont l’opportunité d’enregistrer leurs prestations. C’est donc un privilège qui est accordé à Ysaÿe de graver pour la postérité, entre 1912 et 1919, quelques-unes de ses interprétations, parmi lesquelles La Danse hongroise de Brahms.


La création de la Fondation Musicale Reine Elisabeth

La première guerre mondiale éclate. Tandis que la Belgique résiste à l’armée allemande, Ysaÿe poursuit ses tournées dans le monde. En 1918, il accepte la direction de l’Orchestre symphonique de Cincinnati, aux Etats-Unis et ne revient en Belgique qu’en 1922. Ses entrevues avec la Reine Elisabeth reprennent immédiatement. Ysaye, affaibli par une douleur persistante à la main droite, met fin à sa carrière de soliste en 1924 et se consacre à l’enseignement et à la composition.

Un projet lui tient particulièrement à cœur : doter la Belgique d’un organisme musical digne de ce nom, une institution qui devrait permettre aux jeunes talents de s’épanouir. C’est ainsi que la Fondation Musicale Reine Elisabeth voit le jour en 1929, grâce notamment à l’appui financier de l’aristocratie et des grands industriels de l’époque tels que Solvay, Brugmann et Empain. Ysaÿe en devient le président. Parmi les grands projets qui figurent au menu de la fondation : l’organisation d’un Concours international de violon, dont Ysaÿe avait tracé les grandes lignes au début du siècle, déjà.

Mais le décès d’Eugène Ysaÿe en 1931, du Roi Albert en 1934 et de la Reine Astrid en 1935, puis le krash boursier de 1929, ralentissent la concrétisation de ce projet ambitieux.


Le Concours international Eugène Ysaÿe

Le Concours voit enfin le jour en 1937, sous l’appellation Concours International Eugène Ysaÿe. La séance inaugurale a lieu le 26 mars en présence du Roi Léopold III et, bien entendu, de sa mère, la Reine Elisabeth.

Les Soviétiques sont venus en force à ce premier concours. Et ils ne laissent pas grand-chose à leurs concurrents. 5 des 6 premiers prix, dont la victoire, sont attribués à l’URSS.

Du côté belge, c’est la soupe à la grimace. L’école de violon sort humiliée du premier Concours. Les héritiers d’Henri Vieuxtemps et Eugène Ysaÿe n’atteignent pas la finale. Aucun Belge ne parvient à se classer parmi les 12 premiers.

A la septième place de ce premier Concours Ysaÿe, derrière David Oistrakh et l’armada soviétique, se classe une jeune Roumaine de 15 ans : Lola Bobesco, violoniste précoce et talentueuse qui étudie au conservatoire de Paris. Naturalisée belge par la suite, elle réalisera un très beau parcours professionnel et artistique. C’est elle qui fondera l’Orchestre de Chambre de Wallonie en 1958, dont elle sera la première violoniste jusqu’en 1978.

 

La Chapelle musicale Reine Elisabeth

L’idée de construire une Chapelle musicale est lancée pendant l’hiver 1937-1938. C’est le baron Paul de Launoit, véritable promoteur des arts en Belgique, qui va soutenir à lui seul le projet. Cet établissement doit avant tout assurer une formation complémentaire à des musiciens prometteurs et les doter, en trois ans, d’une vraie personnalité indépendante grâce à une formation complète et une culture de base qui leur manquent si souvent.

Pour diriger la Chapelle, le nom de Charles Houdret, à la tête de la Fondation musicale Reine Elisabeth, s’impose rapidement. Le bâtiment du plus pur style paquebot, dessiné par l’architecte Yvan Renchon, comprend, entre autres, huit studios individuels et un grand studio de 100m².

Après de multiples retards et incidents, la Chapelle musicale Reine Elisabeth est inaugurée en grande pompe le 11 juillet 1939, en présence de la Reine Elisabeth.

1938 annonce la première et dernière session du Concours Ysaÿe dédié au piano. Pour la deuxième année consécutive, un candidat soviétique se classe à la première place. Cette fois le vainqueur s’appelle Emil Gilels, âgé de 22 ans.


Après la guerre, le Concours musical international Reine Elisabeth de Belgique

Survient la Deuxième Guerre Mondiale. Le Concours est mis en sourdine. Quant à la Chapelle musicale qui accueille les premiers élèves dès 1940, elle délivre ses premiers diplômes en 1943 puis ferme ses portes, à cause notamment des malversations financières dont s’est rendu coupable son directeur, Charles Houdret.

Le Concours est relancé en 1951. Il s’appelle désormais Concours musical international Reine Elisabeth de Belgique. La Chapelle musicale rouvre ses portes et accueille désormais les 12 finalistes pour ce que l’on appelle la mise en loge soit l’isolement des candidats afin qu’ils puissent étudier en toute quiétude le concerto imposé. La finale, elle, ne se déroule plus au Théâtre de la Monnaie mais au Palais des Beaux-Arts qui peut recevoir plus de spectateurs.

Enfin, le cycle du Concours devient quadriennal : la première année est dédiée au violon, la deuxième au piano, la troisième à la composition, tandis que la quatrième est creuse. Les différentes épreuves soumises aux candidats sont particulièrement exigeantes.

La Reine Elisabeth, qui a donné son nom au Concours après la guerre, meurt en 1965. C’est la Reine Fabiola, épouse du Roi Baudouin, qui reprend effectivement le flambeau dès 1967 et cela jusqu’en 2013.

A partir de 1988, le Concours Reine Elisabeth ouvre des sessions dédiées au chant. Les candidats belges se distinguent particulièrement dans cette discipline. Certains obtiennent des places d’honneur, d’autres se classent parmi les 6 premiers. C’est le cas de Jodie Devos, jeune femme originaire de Neufchâteau, qui remporte le deuxième prix et le prix du public en 2014.

___________

Ecoutez ici le Fantôme de la Radio, une émission écrite et réalisée par Eric Loze, avec le soutien de SONUMA, l’entreprise qui préserve les archives audiovisuelles de la RTBF.

A défaut d’entendre de nouveaux candidats, vous entendrez quelques-uns des pianistes qui ont marqué le concours. Abdel Rahman El Bacha vainqueur en 1978, l’énigmatique Pierre-Alain Volondat, premier prix en 1983 et le Belge Johan Schmidt, quatrième en 1987.

Et la voix de : Antoine Ysaÿe, Lola Bobesco, Michel Stockhem, musicologue, la Reine Elisabeth de Belgique, Jean-Claude Vanden Eynden, Abdel Raman El Bacha, Pierre-Alain Volondat, Johan Schmidt, Jodie Devos.

Avec des archives extraites des émissions suivantes :

Point de Mire et Boulevard du temps, de Gérard Valet
Rencontre, avec Daniel Stevens
Le Journal Parlé et le Journal télévisé
C’est chouette la musique, avec Thierry Luthers
Les captations du Concours Reine Elisabeth
Les archives de Radio 3 et de Philippe Dewolf