À quand la franc-maçonnerie dans les livres d'histoire ?

L’histoire de la pensée a tendance à oublier la franc-maçonnerie. Pourquoi ? Quel a été son apport au fil du temps ? Pourquoi la franc-maçonnerie est-elle si souvent diabolisée ?

Le philosophe Lambros Couloubaritsis nous embarque chez les francs-maçons, un monde où règne la culture du secret. Il est professeur émérite à l’ULB. Il est l’auteur du livre La Complexité de la Franc-Maçonnerie. Approche Historique et Philosophique (Ousia).

L'histoire moderne et la franc-maçonnerie sont imbriquées, inséparables, et pourtant dans les livres d'histoire, c'est le silence complet. L'importance des francs-maçons, des lumières anglo-écossaise, française et surtout allemande, est pourtant essentielle.

La franc-maçonnerie a été très rapidement diabolisée. Pourquoi?

Pour Lambros Couloubaritsis, la franc-maçonnerie est l'enfant des guerres de religion. Ce sont les guerres de religion entre protestants et catholiques, au 16e s, qui ont donné naissance à la franc-maçonnerie, comme une réponse à la division. C'étaient des résistants, des gens qui n'osaient pas se manifester comme différents. En Angleterre, la franc-maçonnerie est née en réaction aux catholiques Marie Tudor et Marie Stuart. Paradoxalement, c'est le fils de Marie Stuart, Jacques Ier, qui était catholique, qui aurait créé la franc-maçonnerie. Celle-ci ne daterait donc pas de 1717 et de la création de la Grande Loge de Londres, date officiellement reconnue, ni même de 1688 avec l’exil de Jacques II en France après la Glorieuse Révolution, mais serait apparue bien plus tôt.

Peut-être la franc-maçonnerie est-elle absente aussi parce qu'elle allait de soi, et que les historiens de l'époque n'ont pas pris cela comme un phénomène insolite. En Angleterre, à partir de 1717, les libéraux, les Whigs, ont occupé le pouvoir pendant de longues années. C'étaient des gens des lumières, des maçons. Pour eux et pour les historiens, la franc-maçonnerie allait donc de soi.

"Il faudrait réécrire l'histoire moderne en incluant les pans de l'histoire maçonnique, prône le philosophe Lambros Couloubaritsis. Car elle n'était pas un accident historique mais elle a été un moteur, largement utilisé par les hommes politiques, tels que Napoléon."

 

Une menace pour l'Église catholique

À quel moment et pourquoi les francs-maçons se sont-ils à un moment enfermés dans leur loge, alors qu'avant ils étaient dans les salons, aux yeux de tous?

Cela vient d'abord de l'Église catholique, qui s'est sentie menacée face à ce phénomène de pluralisme religieux, qui répandait l'idée que la vérité n'est pas absolue mais qu'elle est à rechercher, comme l'est la science. Les mythes chrétiens étaient menacés de ne plus être la vérité. L'anti-maçonnisme a donc commencé. 

Puis les systèmes totalitaires, dont le nazisme, ont mis la franc-maçonnerie par terre pour de bon. Les francs-maçons se sont repliés dans la résistance, dans la marginalité. Ils vivent toujours cette situation, même ici, dans des pays démocratiques. Ils sont souvent considérés comme faisant partie d'un pouvoir parallèle, d'un complot.


Existe-t-il une cohérence dans cette complexité maçonnique?

Pour Lambros Couloubaritsis, il n'y en a qu'une seule: c'est l'initiation. Il y a, dans la franc-maçonnerie, une diversité, un pluralisme, de nombreuses tendances, dont la régulière qui tient compte de Dieu, de nombreuses obédiences adogmatiques, pour lesquelles la liberté de conscience prime. Mais toutes ont en commun l'initiation, ce système initiatique à une époque où les initiations n'existent pratiquement pas. "L'initiation est un renversement historique par rapport au système chrétien des sacrements. Les épreuves créent une confiance entre les gens, une fraternité."

La franc-maçonnerie ne serait pas plus secrète que bien d'autres institutions. Les francs-maçons gardent le secret justement parce que c'est un système initiatique. "Si l'initiation ne se fait pas en secret, c'est un club, donc ça ne peut pas créer la fraternité." Ce groupe n'admet-il donc pas tout le monde? Il ne serait pas universel? "C'est le paradoxe de la franc-maçonnerie, c'est un système de cooptation. Ses valeurs peuvent toutefois être appliquées par la société, par l'état de droit."

La franc-maçonnerie est-elle anti-cléricale ? Doit-elle jouer un rôle dans la problématique migratoire ? Les réponses avec Lambros Couloubaritsis, à écouter dans la suite de l'entretien, ici.

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