"À partir du moment où on obéit comme des machines, désobéir devient un acte d'humanité" – Frédéric Gros

Le Cercle des Poètes disparus, réalisé par Peter Weir -1989
Le Cercle des Poètes disparus, réalisé par Peter Weir -1989 - ©

Est-il devenu urgent de désobéir ? Jusqu’à quel point désobéir est-il responsable ?

Le philosophe Frédéric Gros questionne la désobéissance
dans son ouvrage Désobéir (Albin Michel).
Dans quel Monde on vit ? l’avait rencontré en octobre 2017, à l’occasion de la sortie du livre.
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Frédéric Gros fait état de la désespérance du monde : la montée en puissance des inégalités, la dégradation de notre éco-sphère, le système de production de richesse par la dette, devant lesquels on reste passif. Ces problèmes sont globaux, mondiaux.

 

Alors pourquoi se résigne-t-on à l’inacceptable ?

"Il faut arrêter de hisser le spectre de l’anarchie dès qu’on parle de désobéir. On est coupable aussi de ne pas avoir envie de savoir, pour ne pas se sentir responsable. J’essaie de définir une désobéissance sur fond de responsabilité politique."

Notre éducation nous a obligés à penser que l’obéissance est une bonne chose. Et effectivement, obéir trace la voie de l’humanité, s’il s’agit de ne pas être prisonnier de ses pulsions égoïstes, de ses désirs anarchiques. Mais à partir du moment où on obéit comme des machines, sans vouloir savoir, alors désobéir devient un acte d’humanité.

L’éducation a un grand rôle à jouer dans l’apprentissage de la désobéissance. La capacité à penser par soi-même naît de l’instruction, mais surtout de la confiance. Il ne faut pas avoir peur de la solitude, parce qu’effectivement, il y a un coût à désobéir mais il y a peut-être aussi une récompense par rapport à soi-même, une manière de devenir fier de soi…

Ce coût est très réel. Il est plus facile alors de conjuguer sa désobéissance avec d’autres car ce qui fait peur c’est la désobéissance solitaire.

Ce coût, on se l’exagère aussi parfois en pensant qu’on n’a pas le choix. C’est une manière de se trouver des excuses à soi-même.

Frédéric Gros essaie d’explorer la part monstrueuse de l’obéissance, avec comme exemple la seconde guerre mondiale. "La leçon éthico-politique du totalitarisme a été le procès Eichmann, avec les questions : mais au fond qu’est-ce qui a fait qu’on a pu obéir avec une telle docilité, n’a-t-on pas créé des monstres d’obéissance ? N’y a-t-il pas une dangerosité dans notre docilité, dans notre passivité ?"

 

Désobéir, c’est interroger son rapport à la liberté

L’expérience de la désobéissance, c’est l’expérience de l’irremplaçable. Car "si je ne suis pas moi, qui le sera à ma place", interrogeait Thoreau, le philosophe et poète américain qui a été le premier à écrire sur la désobéissance civile. Personne ne peut désobéir à notre place, on est les seuls à pouvoir se mettre au service des autres devant les injustices du monde. On a des devoirs envers soi de désobéissance pratique, c’est une manière de se respecter soi-même. Se soucier de soi-même, c’est être unique pour bien se soucier des autres et du monde.

Mais le risque des mouvements de désobéissance, c’est qu’ils ne servent qu’à la production de nouveaux conformismes…
 

Ce livre n’est pas un appel à la désobéissance,
mais un appel à s’interroger sur notre propre passivité.
"C’est une question que je me suis d’abord posée à moi-même, car je suis parfaitement docile",
avoue, avec ironie, Frédéric Gros.
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Écoutez l’intégralité de l’entretien

La désobéissance est l’un des thèmes du Cercle des Poètes disparus.

Retrouvez ici la scène culte du film !