[A LIRE] Delphine de Vigan : "La disparition du contact physique, c'est sans doute l'une des grandes pertes de la vieillesse"

Delphine de Vigan - Les Gratitudes
Delphine de Vigan - Les Gratitudes - © Lattès

La romancière, scénariste et réalisatrice française Delphine de Vigan publie Les Gratitudes (JC Lattès). Il s'agit du deuxième volet d’un triptyque entamé avec Les Loyautés il y a un an. On y suit Michka, une vieille dame qui perd peu à peu l’usage de la parole. Autour d’elle gravitent deux personnes : Marie, une jeune femme dont elle est très proche, et Jérôme, l’orthophoniste chargé de la suivre. C'est un livre sur la reconnaissance, la vieillesse, la fin de vie et son accompagnement. Mais aussi sur les blessures de l'enfance.

Le mot gratitude est un mot qui est un peu en voie de disparition, constate Delphine de Vigan. Nous ne savons pas toujours vraiment exprimer nos vraies gratitudes et on se rend compte parfois trop tard qu'on n'a pas dit merci. Ce n'est pas toujours très facile non plus de recevoir un merci. La gratitude, c'est aussi partager avec celui qui nous a tendu la main et reconnaître que ça a compté pour nous. Car nous avons tous eu des anges, des mains tendues. 


Sans le langage, que reste-t-il ?

Comment exprimer la tendresse, l'attention, la préoccupation autrement que par les mots ? Il faut faire passer tout cela par d'autres choses, que les personnages tentent de décrire dans le roman. 

Son personnage Michka est atteinte d'un trouble de langage, la paraphasie : elle crée de nouveaux mots, des lapsus, parfois drôles, parfois poétiques. Cela rejoint une angoisse d'écrivain de perdre les mots et c'est aussi, d'un point de vue littéraire, un défi passionnant de donner à entendre le langage de cette femme qui à la fois se déconstruit et se réinvente d'une autre manière. Une manière qui raconte quelque chose de son angoisse et de son histoire.

Michka appelle un chat un chat, pour elle, les vieux sont des vieux. C'est une façon de rejeter ce lissage qu'on pratique aujourd'hui, "qui fait qu'on n'appelle plus les choses par leur nom, comme s'il fallait absolument les emballer, les enrober, les édulcorer d'une certaine manière." 

Delphine de Vigan a constaté que dans les maisons de retraite, dans les hôpitaux, tout est 'petit' : un petit goûter, une petite tasse, une petite sieste... "C'est une manière de tenter d'adoucir quelque chose qui peut difficilement l'être. Ce n'est certainement pas volontaire de la part des soignants d'infantiliser les résidents, qui se retrouvent dans une situation de dépendance et de collectivité." C'est irrémédiable, c'est une évidence, et ce sentiment d'inéluctable traverse tout le livre. On ne peut pas lutter, mais il ne faut rien lâcher, recommande Jérôme, l'orthophoniste. "Et c'est dans cet échange entre eux qu'il peut se passer quelque chose de plus important."

 

"Ce qui me sidère, c'est la pérennité des douleurs d'enfance"

" Je suis orthophoniste. Je travaille avec les mots et avec le silence. Les non-dits. Je travaille avec la honte, le secret, les regrets. Je travaille avec l’absence, les souvenirs disparus, et ceux qui resurgissent, au détour d’un prénom, d’une image, d’un mot. Je travaille avec les douleurs d’hier et celles d’aujourd’hui. Les confidences. Et la peur de mourir. Cela fait partie de mon métier. 
Mais ce qui continue de m’étonner, ce qui me sidère même, ce qui encore aujourd’hui, après plus de dix ans de pratique, me coupe parfois littéralement le souffle, c’est la pérennité des douleurs d’enfance. Une empreinte ardente, incandescente, malgré les années. Qui ne s’efface pas. "

C'est la mémoire la plus ancienne qui demeure le plus longtemps, comme le constate Jérôme, l'orthophoniste. Delphine de Vigan est fascinée par cette empreinte que l'enfance a laissée en chacun de nous. On peut s'en accommoder, l'apprivoiser, apprendre à composer avec elle, une fois qu'on a compris qu'on ne peut pas faire grand chose contre elle. 

 

"Vieillir,c'est apprendre à perdre"

A un moment, Jérôme énumère toutes ces pertes successives contre lesquelles il ne peut rien. Il vit cela avec découragement, il se sent dépassé par la vieillesse. Nous sommes inégaux face à la vieillesse comme nous le sommes dans la vie en général. Et c'est quelque chose qui nous angoisse.

Delphine de Vigan, pour sa part, craint davantage la perte d'autonomie, de lucidité, de mémoire. Elle redoute aussi "la disparition progressive ou brutale du contact physique." Certains ont peu de visites ou par pudeur ne sont jamais touchés. "Quand on a perdu son mari ou sa femme, sa compagne ou son compagnon, qui est là pour vous prendre dans les bras, pour vous caresser, pour vous toucher ? C'est sans doute l'une des grandes pertes de la vieillesse".

Ecoutez Delphine de Vigan dans Entrez sans frapper.

 

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