À bras le cœur, un podcast à la recherche du moteur intérieur

Comment garder la flamme ? D’où vient ce besoin de se tourner vers les autres ? Est-ce que vous vous percevez comme quelqu’un d’altruiste ?  Ces questions, Benjamin Rifon et Jehanne Bergé les ont posées à dix héros et héroïnes de l'ombre dans le cadre de leur podcast sous forme de quête " À bras le cœur ".  

Mars 2020, le début de la pandémie. Des centaines de citoyen·nes innovent, créent, imaginent et apportent des solutions pour minimiser les conséquences de la crise sanitaire. Des États-Unis à l’Asie en passant par la Belgique, on parle du monde d’après, un monde  la solidarité serait davantage valorisée. Il y a de l’espoir, beaucoup.

Nous, Benjamin et moi, jeunes journalistes, faisons partie de ce grand mouvement. Et puis, pfiou… Le souffle du changement retombe rapidement. Le rythme effréné et le chacun·e pour soi sont à nouveau la norme. Les lendemains sont moins heureux que prévu. Vient le temps de la désillusion, des questions, des réflexions.

Nous décidons de chercher des réponses auprès de celles et ceux qui essaient de garantir le maintien du tissu social. Qui sont ces personnes ? Comment arrivent-elles à tenir ? Sous forme de quête, nous sommes parti·es à la rencontre de dix humain·es extraordinaires. Résultat ? À Bras le cœur, un podcast de dix épisodes d’une vingtaine de minutes pour comprendre ce qu’ils et elles ont dans les tripes, et ce qui continue de les faire vibrer. 

Derrière les histoires des parcours uniques

Certain·es sont connu·es pour leurs actions, d’autres agissent loin de toute mise en lumière. Souvent, lors du premier coup de téléphone, de la prise contact, de leur côté, ce fut l’étonnement. " 

Altruiste, moi ? Je ne sais pas ! C’est Mère Teresa, non, qui est altruiste ? ", a rigolé Julia, maman d’accueil. Et pourtant...  Une fois le pas de la porte franchi, les souliers déposés (ou pas) à l’entrée, les langues se sont déliées. Ils et elles nous ont livré des paroles intimes, fortes et bouleversantes. 

Alors, êtes-vous prêt·es à les rencontrer ? 

 
11 images
Anouk Van Gestel est journaliste. Elle fait partie des hébergeurs et hébergeuses de migrant·es ont été poursuivi·es pour trafic d’êtres humains. © Benjamin Rifon

Anouk a marqué l’histoire de la justice belge en ouvrant sa maison aux personnes exilé·es. Manon suscite l’envie d’aider en créant des outils web. Pierre part de son vécu d’ancien toxico pour développer la pair-aidance. Sofia, qui a connu la Belgique en tant que sans-papiers, soigne celles et ceux qui n’ont droit à rien. Denis n’abandonnerait une personne sans-abri pour rien au monde.

Julia nourrit l’attachement familial, peu importe les liens du sang. Leslie et Josyanne cultivent une relation intergénérationnelle. Hassan porte la voix de son fils assassiné pour lutter contre l’homophobie. Magda écoute les agriculteur·ices en difficulté malgré les épreuves de sa propre vie. Enfin Ariane a vu sa vie basculer après un terrible accident, du statut de l’aidante à celui de l’aidée. 

Poser les projecteurs sur celles et ceux qui agissent dans l’ombre est une démarche délicate et subtile. Dans une conférence intitulée " L’invisibilisation du travail et ses échos philosophiques ", Emmanuel Renault, philosophe français, a souligné l’existence de différentes formes d’invisibilisation : le déni, l’euphémisation, mais aussi les mises en visibilité spectaculaires.

Si le déni et l’euphémisation sont claires, la visibilité spectaculaire est plus perverse et peut occulter toute une partie de la réalité. La starification du personnel soignant est un excellent exemple. Ils et elles ont été applaudi·es tous les soirs à 20 h, mais quand il s’agissait de réclamer des droits sociaux, il n’y avait plus grand monde. 

Les altruistes que nous avons sélectionné·es avec bienveillance et attention changent la donne par rapport à ce que la société a de plus cruel : le rejet, l’égoïsme, le mépris. Leur récit personnel s’intègre dans des réalités plus larges qui nous touchent toutes et tous. Ils et elles apportent de la douceur, de l’humanité. Les écouter est essentiel, alors que nous vivons dans un contexte de crise sociale, économique et écologique. Nous avons souhaité leur donner une juste place sans toutefois les " super-héroïser " à outrance, ni simplifier leur message en une vision lisse de l’entraide et du partage. 

11 images
Portrait de Denis. Ancien sans-abri, il est aujourd'hui devenu travailleur social et vient en aide aux personnes en situation précaire © Benjamin Rifon - Tous droits réservés

Valoriser le vécu, l’expérience

Notre quête démarre par la définition de l’altruisme du Larousse : nom masculin (du latin alter, autre) : souci désintéressé du bien d’autrui. Le mot désintéressé a tout son sens. En effet, dans le premier épisode, Anouk exprime l’idée que certaines actions peuvent cacher le besoin de se donner une meilleure image de soi. L’altruisme sincère, lui, serait dénué de toute attente… Au fil des entretiens, nous découvrons néanmoins que donner et recevoir vont souvent de pair.

Dans le deuxième épisode avec Manon, c’est le collectif qui est interrogé, en particulier sur internet. Comment le partage des connaissances 2.0, l’open knowledge peut-il générer de l’impact concret sur autrui ? Elle cite entre autres Peter Singer, un philosophe utilitariste australien, qui défend l’altruisme efficace. " Comment faire un maximum de bien avec l’argent, l’énergie, les talents dont nous disposons ?

Telle est la question centrale de l’altruisme efficace ", écrit le moine bouddhiste Matthieu Ricard dans la préface du livre de Singer. 
 

Dans le troisième épisode, Pierre nous plonge dans l’approche de la pair-aidance, dont le principe thérapeutique repose sur l’expertise du vécu. Rétabli·es, les pairs-aidant·es sont en mesure de mobiliser leur expérience et leur parcours de soins au service d’autres usagèr·es. Ils et elles deviennent des alter ego avec qui les bénéficiaires peuvent échanger, se sentir compris·es et accepté·es.

Intégrer des pair-aidant·es et tenir compte de l’expertise d’anciens bénéficiaires demande aux équipes de professionnel·les de repenser leurs pratiques et la relation entretenue avec leurs publics. Pierre les accompagne et les rassure. 

Dans le quatrième épisode, Sofia, arrivée du Pérou, a grandi en Belgique sans papiers jusqu’à ses 12 ans. Elle aussi parle de son expérience comme d’un levier permettant une meilleure compréhension de la réalité de l’Autre. L’injustice profonde des sans-droits, elle la connait.

Elle a vécu la vulnérabilité qui est celle de plus de 100 000 sans papiers en Belgique. Denis également, en tant qu’ancien sans-abri, sait mieux que personne le quotidien de celles et ceux qui dorment dehors. Sorti de la rue, devenu travailleur social, il a fait bouger les lignes du secteur, parce que la rue c’est son école de la vie.

Dans le sixième épisode, on rencontre Julia, d’origine haïtienne, qui a été adoptée à l’âge de 4 ans par " une famille atypique " comme elle dit. À l’âge adulte, elle est devenue famille d’accueil avec son compagnon Sylvain.

Selon un article de la revue de neuropsychologie " plusieurs études ont retrouvé une corrélation positive et significative entre le niveau d’empathie des enfants et celui de leurs parents ou perçu chez leurs parents. "

L’altruisme se transmet-il de génération en génération ? Réponse avec Julia et sa famille. 

Pourquoi aider ?

11 images
Josyanne a 83 ans, elle habite seule au premier étage de son appartement. Leslie est bénévole pour Bras dessus Bras dessous, une asbl qui connecte des volontaires et des aîné·es isolé·es © Benjamin Rifon - Tous droits réservés

Dans le septième épisode, à travers le portrait croisé de Josyanne et Leslie, c’est le bénévolat qui est interrogé. La première a 83 ans et habite seule au premier étage de son appartement. La seconde est bénévole pour Bras dessus Bras dessous, une asbl qui connecte des volontaires (les voisin·es) et des aîné·es isolé·es (les voisiné·es).

Selon une étude de la Fondation Roi Baudoin datant de 2015, le nombre total de bénévoles s’élève en Belgique à plus de 1 800 000 personnes, soit 19,4 % de la population âgée de 15 ans et plus.

Qu’est-ce qui pousse les gens à donner de leur temps, à s’engager ? C’est ce que nous avons tenté de découvrir.

Dans le huitième épisode, le témoignage poignant de Hassan est une ode à l’action pour transcender la tragédie. Depuis l’assassinat d’Ihsane Jarfi, son fils, la lutte contre l’homophobie est devenue son moteur. Il se fait le messager de la voix de son enfant. Il dit " Je suis le père de tous les Pd ". 

En quittant sa maison, après trois heures d’entretien, sur le pas de la porte, Hassan nous a demandé de monter l’épisode en pensant à Ihsane. À savoir, en 2020, Unia a encore reçu 406 signalements de discriminations sur base de l’orientation sexuelle 

Puisse le message du père d’Ihsane résonner au maximum. 

Dans le neuvième épisode, place à Magda, agricultrice. Son mari s’est donné la mort. Elle fait partie du Groupe de soutien aux agriculteurs en difficulté, une initiative lancée par l’Union des Agricultrices Wallonnes. Pour elle, l’écoute, l’acceptation de la vulnérabilité de l’autre et l’accompagnement vers un mieux sont des moteurs essentiels.

Dans cet épisode, nous évoquons la pensée de la politologue américaine Joan Tronto qui vient de recevoir le titre de Docteure Honoris Causa par l’UCLouvain. Dans son ouvrage " Un monde vulnérable ", elle explique comment " le care peut apparaître comme un concept politique utile, susceptible de nous aider à repenser la coopération démocratique d’êtres qui sont tous fondamentalement vulnérables, comme l’est aussi leur monde commun. 

Reconnaître la vulnérabilité, l’accepter et la valoriser est un enjeu de société qui concerne tous les individus. Est-ce que l’altruisme, ce ne serait pas commencer par prendre la vulnérabilité de l’autre en compte ? C’est ce que nous avons cherché à savoir. 

Enfin, dans le dernier épisode, changement de perspective. Au cours de nos expériences de vie, nous passons toutes et tous de l’aidant·e à l’aidé·e. Ariane a survécu à un terrible accident de voiture, et depuis, jour après jour, elle se bat pour garantir le fonctionnement " des petits soldats de son cerveau ", pour utiliser son image. En tant que personne cérébrolésée, elle a dû tout réapprendre.

Au centre La Braise, où elle construit son autonomie, la pair-aidance est encouragée entre les stagiaires (là-bas on ne parle pas de patient·es !). Mais Ariane est également accompagnée par ses proches, qui sont des aidant·es proches. En Belgique, on estime à près d’un million le nombre de personnes qui apportent régulièrement un soutien moral, physique ou matériel à un·e proche.

Reconnu·es dans le cadre d’une loi datant de 2014, les aidant·es-proches bénéficient depuis le 1er septembre 2020 d’un accès à un congé rémunéré pour l’assistance médicale d’une personne en situation de dépendance. Reconnaitre et visibiliser cette forme d’aide dans la société a aussi été l’objet de nos recherches.

La lumière au bout du tunnel

Cette quête micro à la main a duré plusieurs mois. Nous ne savions pas exactement les paroles que nous allions récolter. Nous nous sommes laissé·es porter par les histoires de chacun·e. À l’issue des dix entretiens, nous avons réalisé la force et la résilience de chacun·e de nos personnages. Ce mot ‘résilience’, utilisé à toutes les sauces pendant le confinement, désigne la résistance d’un matériau aux chocs, la capacité d’un corps, d’un organisme, d’une espèce, d’un système à surmonter une altération de son environnement. 

Une large partie des personnes que nous avons rencontrées a traversé des événements douloureux et a décidé de s’engager en aidant les autres. Dans son livre " La Bonté humaine ", le psychologue Jacques Lecomte s’intéresse à cette forme particulière de résilience que des chercheurs américains ont baptisée " altruisme né de la souffrance ". Par ailleurs, nous avons observé chez les personnes interrogées un rapport spécifique au langage, aux mots, à la littérature. Dans l’ouvrage " La nuit, j’écrirai des soleils ", le psychiatre Boris Cyrulnik spécialiste de la résilience écrit ceci : " La création d’un monde de mots permet d’échapper à l’horreur du réel en éprouvant au fond de soi le plaisir provoqué par une poésie, une fable, une belle idée, une chanson qui métamorphose la réalité et la rend supportable. Le monde écrit n’est pas une traduction du monde oral. C’est une création puisque le mot choisi pour nommer la chose est une découpe du réel qui lui donne un destin. “J’écris pour me venger” ou “j’écris pour donner sens au fracas” oriente l’âme vers une lumière au bout du tunnel. Le mot qui vient à l’esprit pour désigner la chose imprègne l’événement d’une signification qui vient de notre histoire. " 

En conclusion, nous nous demandons : " Orienter l’âme vers une lumière pour ensuite la tourner vers l’autre, est-ce que ce serait ça l’altruisme ? " À chacun·e de trouver sa réponse… 

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK