14-18 : quelle place a tenu la prostitution dans la stratégie de survie des mineurs d'âge ?

Carte postale datant de la Première Guerre mondiale représentant un poilu et une prostituée.
Carte postale datant de la Première Guerre mondiale représentant un poilu et une prostituée. - © DR

Quel était le sort des mineurs d’âge durant la Grande Guerre ? Comment ont-ils survécu au conflit, à l’occupation et aux privations ? Quelle place à tenu la prostitution dans leurs stratégies de survie ? L'invité Aurore François répond à ces questions avec Laurent Dehossay et Nicolas Bogaerts mais aussi au travers d'une conférence "Miséreuses ou vicieuses ? Les mineur(e)s prostitué(e)s de la Grande Guerre sous le regard de la justice".

La Grande Guerre reste souvent considérée comme une "affaire d’hommes", une affaire de combats et de sang, de boue et de massacres. Mais elle ne fut pas que cela : la Grande Guerre bouleverse profondément les sociétés, sépare les familles, rend les enfants et mineurs d'âge encore plus vulnérables. 14-18 est ainsi le révélateur d’une sexualité qui s’exprime brutalement comme une véritable arme de guerre à travers les viols notamment ou au contraire qui apparaît comme un moyen de survie.

La question est abordée par l’historienne Aurore François, qui traite des comportements prostitutionnels de mineurs des deux sexes pendant la Grande Guerre, à travers les travaux des tribunaux et magistrats en charge de l'enfance. C'est toute une frange de la société, souvent oubliée, qui reprend sa place dans l'Histoire.

La protection de l'enfance en trois chapitres

En 1912, on vote une grande loi de protection de l’enfance organisée en trois chapitres explique Aurore François.

"Le premier est relativement révolutionnaire en ce sens où il prévoit la déchéance de la puissance paternelle. Un sujet qui va énormément animer les débats à l’époque puisqu’il était difficile d’admettre qu’un tribunal pouvait considérer que des parents n’étaient pas en mesure d’élever leur enfant convenablement. Le deuxième est l’instauration des tribunaux pour enfants. Les jeunes délinquants ne seront plus jugé dans un tribunal ordinaire mais dans un tribunal présidé par un juge unique qui travaille à huit-clos et qui ordonne, non plus des peines mais, des mesures. La troisième est que celle des crimes et délits contre la moralité ou la faiblesse des enfants. Ce n’est plus tant la gravité des faits en soi qui sont commis qui est évalué mais la personnalité du mineur et l'environnement familial dans lequel il évolue."

La prostitution comme stratégie de survie ?

Le phénomène de la prostitution est difficile à évaluer au niveau du nombre et de la nature selon Aurore François : "la prostitution fait l'objet de nombreux fantasmes, de nombreuses projections de la part des acteurs qui interviennent dans les dossiers. Dans la littérature d'après guerre, on a l'impression d'un phénomène de masse, que la délinquance juvénile en temps de guerre, c'est surtout la prostitution des filles. Alors que sur les 350 dossiers conservés, je n'ai retrouvé que quelques dizaines de cas de prostituées. Par ailleurs, des prostituées avec l'occupant, je n'en ai trouvé que 20."

Même si c'est toujours difficile de connaître le nombre exacte de cas de prostitution, Aurore François a pu se rendre compte que cette inversion du rapport entre prostituées mineurs et voleurs de biens de subsistance. "On peut voir à quelle point la population de jeunes filles prostituées a fait l'objet d'un fantasme et d'une sorte de crispation morale de la part des acteurs du système."