Yard Act : Le retour du rock (anglais) confirmé

Les bonnes habitudes s’installent. Chaque semaine, le rock britannique bouscule l’actualité dans l’excitation la plus totale. Après Squid et Black Country, New Road, c’est déjà l’heure de passer à Yard Act. Bons goûts, bagout, pistes de réflexion et pogos : le groupe de Leeds joue des coudes avec Sleaford Mods, IDLES et Franz Ferdinand. Un tiercé gagnant en une seule mise ? C’est (plus que) possible.

Sur le point d’exploser avant le début du confinement, Yard Act s’apprête à secouer 2022 avec un cocktail énergisant. Entre une satire sociale qui évoque l’âge d’or de The Streets, un spoken word hérité du sorcier Mark E. Smith (The Fall) et une propension ultra tubesque à la Blur, le groupe est assurément l’une des plus belles promesses du rock anglais. Cette certitude nous amène devant un écran d’ordinateur pour causer avec le bassiste Ryan Needham et le chanteur James Smith. C’est ce dernier qui a choisi l’heure de l’interview avec JAM. "Je suis désolé pour ce rendez-vous tardif, mais je suis papa depuis une semaine", s’excuse-t-il sur le coup de minuit. Installé dans la future chambre de bébé, l’artiste retrace son parcours. "J’ai grandi à Manchester, mais toute ma vie s’est construite autour de Leeds. Ryan et moi sommes amis depuis des années - il jouait dans Menace Beach, moi dans le groupe Post War Glamour Girls. À force de nous croiser dans les concerts et d’aller boire des verres, nous avons envisagé la possibilité d’enregistrer des trucs à deux. C’est longtemps resté un plan foireux… Les choses se sont précisées quand j’ai hébergé Ryan dans ma chambre d’amis. Comme il était chez moi, nous avons composé un titre." Produit par Bill Ryder Jones (ex-The Coral), le titre en question s’intitule "The Trapper's Pelts". Sur un air post-punk à ranger quelque part entre The Fall et IDLES, l’affaire scelle l’acte de naissance de Yard Act.

Riz au ketchup

Un premier single en poche, Yard Act s’organise en quatuor et entame l’année 2020 avec trois concerts d’anthologie. Juste de quoi attirer l’attention des principaux médias anglais. Alors que le groupe crochète les portes de la gloire, toute la scène rock est plongée dans le noir, la faute au confinement et à des règles sanitaires imposées partout en Angleterre. Pris par surprise, Yard Act réagit rapidement en enregistrant de nouveaux morceaux en compagnie de Ross Orton, producteur attitré d’Arctic Monkeys. Suite à cette collaboration, les titres "Fixer Upper", "Peanuts" et "Dark Days" sont gravés sur deux 45 tours, tous épuisés en quelques jours… Pour se les procurer, il faut désormais se couper un bras, manger du riz au ketchup pendant un mois et débourser près de 100 euros. "Ces deux vinyles sont sortis alors que nous étions en plein doute", explique Ryan Needham. "Qui allait acheter ces disques en dehors des tournées annulées ? C’était vraiment fou d’assister à cette foire d’empoigne autour de notre musique. Même si, à titre personnel, je ne pige pas trop.  Qui met 100 balles pour un 45 tours ?" Plus cartésien, James Smith repousse ses lunettes sur son nez et analyse la situation avec la rigueur d’un mathématicien : "Un important pourcentage des ventes est à mettre à l’actif de nos fans. En revanche, je suis convaincu que certains ont acheté des exemplaires en vue de les revendre. Nous ne maîtrisons pas cet aspect spéculatif… En tant que collectionneur, je ne m’intéresse pas trop aux 45 tours. Retourner la face après chaque chanson, c’est un rituel chronophage. Je préfère les formats plus longs. Donc, à mon sens, c’est mieux – et moins cher – de posséder le vinyle que nous sortons aujourd’hui." Compilation des quatre titres enregistrés par Yard Act depuis ses débuts, "Dark Days – EP" est, indéniablement, une solide carte de visite.

Le mec le plus optimiste d’Angleterre

En attendant le véritable album - annoncé pour 2022 -, "Dark Days" offre un temps fort à une période troublée. "Ce morceau a été écrit aux premiers jours de la crise sanitaire", raconte James Smith. "C’est l’expression d’une rage contenue, d’un ras-le-bol qui prévaut actuellement au sein de la jeunesse anglaise : les ados en ont marre des propos racistes et haineux véhiculés par certains médias (de désinformation). Il s’agit aussi d’une charge contre notre gouvernement qui fait passer une partie de la population au second plan. Cette chanson ne va pas changer le monde, mais poser des mots sur un ressenti, c’est déjà une manière de faire évoluer les mentalités. Sur le fond, "Dark Days" peut donner l’impression que je suis défaitiste. Alors que c’est tout le contraire : je suis le mec le plus optimiste d’Angleterre." Il y aurait pourtant de quoi tirer la tronche. Avant la crise sanitaire, Yard Act était en effet idéalement placé pour surgir dans les festivals et s’imposer sous les applaudissements. "Nous n’avons pas formé ce groupe pour la célébrité ou pour gagner de l’argent. Pour ça, il faut travailler à la banque. Aujourd’hui, nous voulons juste expérimenter le mode de vie que nous avons choisi. Après avoir sorti deux 45 tours, un EP, joué quelques performances en livestream, nous avons composé et enregistré un album. Maintenant, que pouvons-nous faire de plus ? À part rester positif, je ne vois vraiment pas…"

Paris Texas

Souvent comparé à IDLES, Sleaford Mods ou Fontaines D.C., le quatuor de Leeds évacue les comparaisons avec le sourire. "Aucun problème avec ça", certifie le patron de Yard Act. "Mais nous ne sommes pas pareils. En parlant de notre musique, certains évoquent aussi des groupes plus anciens, comme les Talking Heads. Là encore, je ne suis pas d’accord. Parce que nos compos se construisent au contact de l’époque. Nous ne sommes pas dans un trip rétro. Même si j’ai construit ma culture musicale au contact du rock, je ne suis pas du tout excité par les nouveautés. En ce moment, ce qui m’emballe vraiment, c’est le rap. Je recommande à tout le monde d’écouter les dernières productions de Paris Texas, Armand Hammer ou Bruiser Wolf, qui vient de sortir un super morceau avec Danny Brown." Vu la qualité des conseils administrés au rayon hip-hop, il y a de quoi s’interroger sur les véritables motivations de James Smith à la barre d’une formation à guitare. "Parce que ce sera toujours plus fun de traîner avec ses potes dans un groupe de rock !" Présenté par plusieurs médias spécialisés comme une formation capable de transformer l’essai à l’échelon mondial, Yard Act ne s’affole pas. "Si j’avais formé ce groupe quand j’étais ado, j’aurais sans doute pété les plombs", reconnaît Ryan Needham. "Aujourd’hui, c’est différent. J’ai appris de mes expériences musicales. James, lui, vient d’être papa. Il a donc des responsabilités et bien d’autres raisons de se mettre la pression. Tout ce qui arrivera avec Yard Act, ce sera juste du bonus." Et peut-être bien plus.

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