Vitalic : rencontre avec un artiste dissident des tendances imposées

Armé de ses machines favorites, le producteur français, Vitalic, débarque ce vendredi 15 octobre avec son cinquième album intitulé, DISSIDÆNCE PART 1. Un disque à la texture revêche et énergique dans lequel l’artiste couche ses frustrations. 8 titres incisifs abordant des sujets actuels et englobant l’auditeur dans une tempête sonore. L’occasion rêvée pour parler avec lui de son nouveau bébé, de ce qui cloche dans notre société, de sa passion pour le matos et de son concert du 11 février à l’Ancienne Belgique. Mais pas seulement ! Rencontre avec le musicien électronique qui fait remuer les dancefloors et les salles de concerts.

Salut Vitalic, alors comment tu te sens à quelques jours de la sortie de ton nouvel album ?

C’est toujours un peu stressant. Ce projet est un travail réalisé sur une longue période. À vrai dire, je me sens un peu comme quand on sort du baccalauréat de philo, tu vois. J’ai un peu l’impression de passer le bac tous les 4 ans (rires). Je me dis que j’ai fait ce que j’avais à faire. Je n’ai pas conçu cet album pour faire plaisir, j’ai fait ce que je voulais faire. Premièrement, je ne peux plus rien changer. Ensuite, si je me regarde dans mon miroir musical que ce soit au niveau des thèmes ou de la musique, je suis content.

Ton album, "Voyager", est sorti en 2017. Pourquoi avoir attendu 4 ans pour sortir un nouvel album ?

En fait, si tu regardes, 4 ans s’écoulent entre chaque album. Puis entre-temps, je me suis lancé dans pas mal de projets. Par exemple, j’ai fait Kompromat pour lequel j’ai beaucoup tourné. En parallèle, je tournais sous le nom de Vitalic. Donc, je n’ai vraiment pas glandé. Ensuite, avec le premier confinement, tout s’est mis à l’arrêt. C’est vrai que j’aurais pu mettre 3,5 ans à la place de 4. Il y a une espèce de flow de musique permanent qui nous entoure, alors pourquoi pas prendre le temps pour se poser et trouver des idées. 4 ans, c’est mon rythme de croisière.

Pourquoi avoir appelé ton nouvel album DISSIDÆNCE PART 1 ?

Pour plusieurs raisons. Je mets souvent beaucoup de temps à choisir un titre mais là c’était une évidence. Il y avait d’une part l’anniversaire des 20 ans du projet Vitalic. Concernant ce dernier, je n’ai jamais suivi les sons à la mode. J’ai fait ce que je voulais faire. Par exemple, entre le premier album et le second album, il y a eu un grand écart musical. Quand j’ai sorti Poison Lips, le premier single, les gens ont trouvé ça bizarre. C’est là où est la dissidence, j’ai toujours suivi mes envies sans rentrer dans aucune chapelle. À cela, tu peux ajouter, que l’un des thèmes abordés dans l’album était l’illégalité de se rassembler pour faire la fête. C’était devenu un acte guerrier.

C’est là où est la dissidence, j’ai toujours suivi mes envies sans rentrer dans aucune chapelle.

Avec des titres comme "Rave Against The System" ou "Cosmic Renegades", on sent qu’il y a un côté "anti-system". Est-ce que c’est un album dans lequel tu as mis tes frustrations par rapport à la société qui nous entoure ?

Alors, c’est marrant, parce qu’aujourd’hui, tu es le troisième à me parler de frustrations et effectivement, c’est le bon mot. J’étais frustré parce qu’avec le confinement, les artistes et d’autres secteurs étaient à l’arrêt. C’était également compliqué de voir du monde ou d’échanger avec des personnes autre part que sur internet. Frustration égale colère. Et celle qui est en moi n’est pas uniquement dirigée vers le confinement que nous avons vécu. Ça gronde quand même fort à notre époque. Regarde les gilets jaunes ou la tentative de putsch aux USA après la défaite de Trump aux élections.

Je pense aussi que c’est pour ça que les gamins de nos jours écoutent des sons très durs, hyper rapides et métalliques. Il n’y a plus beaucoup de place pour la musique joyeuse. Tu sais, moi je disais toujours à mes enfants que le lycée, ce sont des années géniales car on commence à grandir. On devient de plus en plus indépendant. Et là, boum, ils tombent en plein dans un confinement. Pour eux, le lycée, ça a été dans une chambre avec un ordinateur. C’est selon moi, l’une des raisons pour laquelle les kids écoutent de la musique si violente. Me concernant, je ne sais pas produire des sons aussi durs. Je ne peux pas aller dans la surenchère mais j’ai repris cet esprit de frustration dans mon album.

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Pourquoi avoir décidé de sortir ton album en 2 parties ? Tu n’as pas peur que certains fans trouvent que 8 morceaux, ça soit trop peu pour un nouveau disque ?

Pour moi, un album c’est en général 12 ou 13 morceaux. C’est ce que j’avais fait au départ. Puis avec le temps que j’ai eu pour le produire, j’ai trouvé que j’avais encore beaucoup de matière. Je trouvais qu’un album électro de 16 titres, c’était un peu lourd à digérer. Il y avait aussi deux pans qui se dessinaient, un peu être plus pop, même si tu vas me dire que la part 1 ne l’est pas spécialement mais malgré tout, il y a des chansons de ce style dessus. Le second pan est plus dur, plus indus, mais j’ai trouvé qu’on pouvait diviser et garder une certaine homogénéité. Selon moi, c’est aussi plus facile à appréhender.

Est-ce que le confinement a influencé tes productions ? Est-ce qu’il a changé quelque chose chez toi ?

Alors par rapport à avant, je n’aborde pas les mêmes thèmes. Lors de la conception de l’album, je n’ai pas eu l’impression de ressentir ces frustrations. C’est maintenant que j’en parle que je les ressens et que les thèmes abordés sont liés au confinement. Après, je n’ai absolument pas voulu appeler un morceau covid ou pandémie. Sans le vouloir, j’ai parlé de ce sujet. Je traite de l’isolement, de l’illégalité de la fête, de la solitude… Donc oui, cet album a été influencé par la situation sanitaire que nous avons vécue. En résumé, il parle de notre époque.

Comment après 4 albums et tous tes autres projets, on arrive à encore évoluer dans la musique qu’on produit ?

Je pense que j’ai toujours ma griffe et mon vocabulaire musical mais je fais aussi énormément de recherches. Je ne sais pas si ces dernières sont ultra-visibles. Cependant, il y a plein de nouveautés dans les effets, mais aussi dans les traitements vocaux, dans la programmation, des subtilités dans les arrangements… En fait, ceci explique pourquoi je suis assez lent au final.

Est-ce que tu dirais que tu es geek et que tu es tout le temps en train de faire de la veille par rapport aux nouvelles techniques de productions ?

Je ne suis pas sans arrêt en train de faire de la veille mais quand j’en fais, c’est par vague. Quand je m’y mets, c’est pendant des longues périodes et je vais assez loin. Je suis geek mais souvent pour concevoir un album, j’utilise très peu de machines. Par contre, je vais creuser profondément dans ces dernières. En général, j’ai souvent 6 ou 7 nouvelles machines et j’en sélectionne 3 favorites dans lesquelles je vais farfouiller.

Dans le communiqué, on parle de sonorités "rave" mais aussi "disco", c’est quoi ton processus de création ? Comment tu sélectionnes les machines que tu vas utiliser pour un nouvel album ?

En début d’album, je ne sais jamais ce que je vais faire. Ici, je savais que je ne voulais pas retourner dans quelque chose de trop disco. Mon précédent album, "Voyager", était très orienté vers ce genre. Cela ne me convenait plus et après Kompromat, j’avais envie de retourner à de sonorités post-punk et techno.

Concernant les machines, c’est vrai que j’ai une belle collection. Je les ai toujours trouvées fascinantes. La programmation me fascine également. Pourtant, je n’étais pas très bon en sciences à l’école. En fait, la programmation, c’est de la physique appliquée. Tout ce qui était ultra-relou pour moi au collège est devenu une passion parce qu’en fait, ce n’est plus de la théorie. Tu mets vraiment les mains dans les machines et ça devient vivant. Je suis simplement un passionné. Je sélectionne les machines que je vais utiliser par rapport à leur caractère. Ce n’est pas une histoire de prix ou de puissance. Des fois, je m’attache à du matériel tout pourri. D’autres fois, j’aime un synthé ou une boîte à rythme parce qu’ils proposent quelque chose de différent. Il faut que je crée une relation avec une machine pour me décider à l’employer sur un album.

Tu dirais que tu es as un comportement compulsif vis-à-vis de l’achat de matériel ?

Oui. En plus, j’ai la chance d’habiter pas loin d’un immense magasin de musique à Paris. Ils ont un grand choix de matos. Quand je vais là-bas, je me sens comme à Disneyland. Il y a souvent des arrivages, je discute avec les vendeurs qui sont devenus des potes. En ce moment, il y a beaucoup de créativité dans les machines. C’est très excitant !

Est-ce que DISSIDÆNCE PART 1 annonce un retour de Vitalic en solo pour une longue période ou est-ce que tu vas encore laisser de la place à tes autres projets comme Kompromat ?

J’ai fait pour le théâtre du Chatelet, une création avec une chanteuse Tunisienne qui s’appelle Emel. C’était un concert pour France 4. On a créé 5 morceaux et on va les sortir. C’est vraiment un truc que je n’ai jamais fait mais je pense qu’on reconnaît toujours ma patte. Ensuite, après la tournée Vitalic annoncée, je vais faire du Kompromat. C’était vraiment une expérience géniale de tourner avec Rebeka Warrior et on n’a pas du tout envie de s’arrêter.

Tu parles de théâtre, est-ce que c’est un univers qui t’attire ? Tu aimerais bosser sur un projet qui mélange musique électronique et cette discipline ?

Oui pourquoi pas. Je suis actuellement sur une musique de film et c’est un sacré boulot. J’espère déjà ressortir indemne de cette expérience cinématographique. Je suis totalement inclus dans la production. Par exemple, pour les scènes de danses africaines mais sur de l’électro, on a travaillé ensemble avec le chorégraphe et l’orchestre. Pour le moment, je n’ai pas encore les images. J’ai vu des chorégraphies, j’ai participé à une scène du film qui se déroule dans une église. Je bosse surtout avec le script et l’impression du réalisateur. Ce n’est pas toujours facile, je l’adore mais cette dernière change souvent. Tout bouge tout le temps, tu as un peu l’impression d’être sur des sables mouvants en permanence.

C’est une grosse dose de boulot mais c’est hyper intéressant. De plus, ça me fait du bien d’être dirigé. Je me mets complètement au service du film, ce qui est totalement l’opposé de quand je produis MON album. C’est une approche complètement différente mais le thème du film me parlait et c’est une aventure très enrichissante !

Ici, c’est ma musique qui est au service de quelqu’un d’autre.

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Pourquoi avoir choisi comme singles de ton nouvel album, les titres "Carbonized" et "Rave against the system", qui sont peut-être les deux morceaux les plus rentre dedans ?

En fait, il y a juste des choses qui pour moi me semblent naturelles. Je ne sais pas vraiment l’expliquer. "Rave against the system", c’est celui qui à mes yeux résumait bien les concepts de l’album. Il s’imposait naturellement comme le premier single clipable du disque.

Est-ce que c’est toi qui as imaginé le clip de "Rave against the system" ?

Pour moi, le clip appelait à une scène de danse déglingue et à une fête déjantée. Un truc pas lisse avec un univers sombre. C’était mon postulat de départ pour rencontrer les réalisateurs et l’univers d’Alexis Langlois me plaisait. Tout simplement.

Dans le titre "Carbonized", on entend une voix marquante qui prononce la phrase suivante : " Run away you will get carbonized, danger, she is a murderer without a knife". Qu’est-ce que ça signifie ? Qu’est-ce que la voix nous dit de fuir ?

C’est un morceau à propos de personnes toxiques. Les gens qui arrivent à te tuer sans couteau. On a tous eu l’immense privilège d’en avoir rencontré. C’est un thème qui me dépasse moi. Carbonized, c’est vraiment le morceau pour lequel j’ai produit l’instru et puis, je ne trouvais pas de paroles. Elles sont venues d’un coup avec l’écriture intuitive. D’habitude, je peux en avoir en tête ou du moins, des idées que je note dans mon téléphone. Ici, je n’ai pas cherché à réfléchir, c’est tombé comme ça.

On va pouvoir te voir sur scène à l’Ancienne Belgique le 11 février, est-ce que tu es heureux de retrouver le public belge ?

J’adore jouer en Belgique et à l’AB. C’est un gros stress tout de même car c’est votre Olympia à vous. C’est une date importante et clé car elle est en début de tournée. Tu n’as pas encore tes automatismes vu que c’est un nouveau live. C’est encore la même impression que de passer le bac de philo. Tu crains d’avoir tout oublié avant de rentrer dans la salle. Tu n’es pas vraiment sûr de toi. Lors de ma tournée pour "Voyager" à l’AB, c’était aussi l’une des premières dates et vraiment, tu flippes.

On peut s’attendre à un show très visuel. J’aime beaucoup quand ça clignote de partout. Il y aura mes éléments favoris, beaucoup de strobes, de fumée, des lasers. J’aurais une installation très puissante. Elle permettra de faire beaucoup de choses mais qui finalement prendra peu de place sur scène. Beaucoup d’effets dans peu d’espace. Je suis vraiment super heureux de retourner à l’Ancienne Belgique.

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