Sufjan Stevens & Angelo De Augustine : En mode débutant

Quand le roi de la pop lacrymale s’associe au nouveau prince de la mélancolie, cela donne forcément envie de pleurer (de joie). Le temps d’un album, Sufjan Stevens et Angelo De Augustine donnent à la fois le meilleur de la musique et du cinéma. Entre un détour au Ghana et une plongée dans la culture bouddhiste, l’album "A Beginner’s Mind" dévoile un nouveau monde. En exclu pour JAM., le partenaire particulier de Sufjan Stevens nous dit tout sur la genèse d’un des plus beaux projets de l’année.

Souvent annoncée, un peu inespérée, la collaboration entre Sufjan Stevens et Angelo De Augustine est aujourd’hui une réalité. Ou plutôt un rêve éveillé. Sous sa pochette bariolée, "A Beginner’s Mind" scelle en effet la vie et l’amitié à l’aune d’harmonies vocales vertigineuses et d’une passion commune pour la mélancolie radieuse. À ranger quelque part entre la musique de Bon Iver et celle d’Elliott Smith, cette union sacrée est la meilleure façon d’embrasser l’automne et ses couleurs. Pour profiter pleinement des derniers rayons du soleil et plonger au cœur de l’hiver sans se presser, le duo a même écrit une histoire atypique. Commencée voici quelques années du côté de New York…

New York City Potes

"J’ai rencontré Sufjan en 2012", confie Angelo De Augustine à l’autre bout d’un fil tendu entre deux continents. Alors que la nuit tombe sur Bruxelles, le Californien poursuit son récit matinal : "À l’époque, je me trouvais à New York pour enregistrer mes premiers morceaux. J’étais jeune, encore ado. Je n’avais même pas l’âge d’entrer non-accompagné dans un bar. Un soir, Sufjan Stevens est passé dans le studio d’enregistrement avec un de mes copains. Quelques années plus tard, je suis revenu à New York pour finaliser mon album "Swim Inside The Moon". En l’écoutant, Sufjan m’a proposé de le sortir sur son label. " Ville capitale, La Grosse Pomme nourrit la relation qui unit les deux musiciens. "À l’hiver 2018, de retour d’une petite tournée européenne, j’ai atterri à l’aéroport JFK. À mon arrivée, Sufjan m’a proposé de le rejoindre. Nous avons traîné quelques jours ensemble et il m'a filé un coup de main pour enregistrer "Blue" et "Santa Barbara", deux morceaux que j'ai sorti l'année dernière. Pendant cette session, nous avons envisagé la possibilité de faire un disque à deux."

Crever l’écran

Pendant deux mois, le duo se réfugie dans la ferme d'un ami : une bâtisse en bois située dans le nord de l'État de New York. "C'est là que nous avons écrit et enregistré toutes les chansons de l'album." Pour trouver l’inspiration, les deux garçons se plantent devant un écran de télévision. "Ça peut sembler étrange, mais nous avions besoin de références communes. Il était hors de question de s'adapter aux idées de l'autre. Nous avons donc commencé à regarder des films. Pour partager une vision et des émotions." Les 14 chansons découlent ainsi d’un rapport étroit au cinéma. "Les Ailes du désir" accouchent du morceau "Reach Out", "Hellraiser 3" offre toute la matière nécessaire à "The Pillar Of Souls", "La Nuit des morts-vivants" de George A. Romero sert à débiter "You Give Death A Bad Name", la version originale de "Mad Max" conduit à "Murder and Crime", les pom-pom girls aperçues dans "American Girls 2" se promènent en filigrane du single "Fictional California". Il y aura également "Le Choc des Titans" ("Olympus"), "Le Silence des agneaux" ("Cimmerian Shade"), "Return to Oz" ("Back to Oz") et même du "Point Break 2" ("A Beginner’s Mind"). "Les thèmes de ces films nous ont donc servi de carnet de bord pour écrire l’album", confirme le cinéphile Angelo De Augustine.

La voie du samouraï

Pas suffisamment rassasié par les séances ciné, le duo s’inspire également des préceptes Shoshin. "Il s'agit d'un terme japonais qui signifie "esprit du débutant". On retrouve ce mot dans le bouddhisme zen, mais aussi dans certaines formes d'arts martiaux. Le titre de notre album vient de là. "A Beginner’s Mind", c'est exactement ça. Nous avons envisagé chaque compo comme un nouveau départ. Pour tous les morceaux, nous sommes partis d'une page blanche. Il n'y avait aucune idée préconçue, aucun obstacle ou parti pris. Nous étions vraiment ouverts à toutes les possibilités. C'est une approche assez enfantine de la création. Quand on est petit, on avance naïvement, sans se poser de questions. Dans ce schéma, chaque expérience est une nouveauté. Avec l'âge, l'humain tend à se retrancher derrière ses acquis et ses certitudes. C'est vraiment un truc que nous avons voulu éviter au moment d'enregistrer ce disque. Finalement, c’est comme avec les films… Nous les avons regardés avec des yeux d’enfant, en se laissant simplement porter par les intrigues, sans jugement ni a priori."

Ghana Style

Pour abriter les quatorze chansons de l’album, Angelo De Augustine et Sufjan Stevens ont opté pour une pochette tape-à-l’œil, colorée, limite rococo. "Il s’agit d’une œuvre réalisée par l'artiste ghanéen Daniel Jasper. Depuis la fin des années 1980, il peint des affiches de films hollywoodiens à la main. Quand il a commencé, il n'y avait pas de panneaux publicitaires ni de réseaux officiels pour les affiches de cinéma dans les rues d’Accra, la capitale du Ghana. Pour attirer le public dans les salles, il fallait donc peindre les affiches de façon artisanale : sur des sacs, du bois ou du carton. Avec ses pinceaux, Daniel imagine des posters très colorés à partir des scènes marquantes de chaque film. Son travail repose sur des relectures libres - et parfois erronées - des superproductions américaines. Il lui arrive souvent de peindre l'affiche d'un film sans jamais l'avoir vu… Comme nos chansons sont nées au contact du cinéma, nous avons décidé de contacter Daniel pour lui présenter notre projet. En gros, nous lui avons demandé d'adapter son savoir-faire à notre disque. Un peu comme s'il s'agissait d'un vrai film." Plusieurs éléments graphiques de la pochette font ainsi allusion aux films que les deux comparses ont regardé pendant les sessions d'enregistrement.

Monts et merveilles

Si les voix de Sufjan Stevens et Angelo De Augustine se confondent parfaitement tout au long de l’album, le résultat de cette collaboration a pris le temps d’éclore. "Les chansons sont enregistrées depuis 2019, mais elles n'étaient pas complètement terminées. Il y avait encore un peu de travail à faire sur le mixage et le mastering. Pour ne rien arranger, la crise sanitaire est passée par là. Cela a considérablement ralenti les dernières étapes du processus. Pour terminer le disque, nous avons dû nous résoudre à échanger des fichiers. Les e-mails allaient et venaient entre mon studio de Los Angeles et celui de Sufjan à New York. Avec la pandémie et toutes les restrictions mises en place, je n'ai plus vu Sufjan en vrai depuis presque deux ans ! Ce qui, j'en conviens, est franchement hallucinant... Et d'autant plus étrange à déclarer au moment où nous sortons un disque à deux." Autant dire que les retrouvailles promettent monts et merveilles.

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