Sons of Kemet : Jazz militant et sans frontières

Soixante après son inauguration et la signature de Miles Davis, le label Impulse! se positionne - encore et toujours - aux avant-postes d'un jazz aventureux. Le nouvel album de Sons of Kemet témoigne de cet investissement sans faille. Fabriqué aux côtés d'artistes engagés, 'Black to the Future' plonge dans le passé pour éclairer le présent avec des idées lumineuses et le besoin de faire les choses autrement.

Depuis quelques années, le jazz vit une seconde jeunesse. Porté par une nouvelle génération de musiciens venus d'ici et d'ailleurs, le genre se réinvente au contact d'une réalité métissée : un monde en mouvement, conscient du passé et des défis à venir. Fer de lance de ce changement de paradigme, Shabaka Hutchings gravite dans un espace-temps établi par Sun Ra et Pharoah Sanders. Le saxophoniste londonien est un disciple et ne s’en cache pas. Si le respect des anciens traverse ses compositions, cela ne l'empêche en rien d’innover, de confronter les prouesses du passé aux plaisirs de la modernité. Electro, soul, hip-hop, funk ou rock, l’approche de Shabaka Hutchings génère un big bang sans précédent sur la carte du jazz. Après des disques enregistrés en Afrique du Sud avec The Ancestors et d'autres explorations sonores avec le groupe The Comet is Coming, le saxophoniste dévoile aujourd'hui le nouvel album de Sons of Kemet.

L'école de la vie

Né en 1984 à Birmingham, Shabaka Hutchings s'est construit sous le soleil tropical de la Barbade. "J’ai déménagé dans les Caraïbes dès l’âge de six ans pour m’insérer dans un système éducatif plus équitable et performant", nous racontait-il bien avant le début de la crise sanitaire. "Au Royaume-Uni, si tu n’as pas la chance de t’inscrire dans un établissement privé, tu démarres dans la vie avec un sérieux handicap. J’ai quitté mon pays en 1990,  à une époque où le système scolaire valorisait la discrimination positive. Ma mère est prof... Elle ne pouvait pas supporter l’idée que ses propres enfants puissent pâtir de ces inégalités. La Barbade repose sur des bases beaucoup plus saines. C’est un système qui encourage le don de soi. Là-bas, tout se joue au mérite. Ceux qui travaillent bien ont la possibilité de poursuivre leurs études dans de bonnes écoles. En Angleterre pour espérer aller loin, il faut être intelligent, de préférence blanc, et posséder beaucoup d’argent…" Si le quatrième album de Sons of Kemet a été enregistré à Londres, il entretient des liens inextricables avec la Barbade, État insulaire dominé pendant plus de trois siècles par l'empire britannique...

Pêche en mer des Caraïbes

Dans ce contexte colonialiste, le "tuk band" avait toute son importance. Conduit par deux flûtes et quelques percussions rudimentaires, l'orchestre traversait les rues de la Barbade en reproduisant des airs militaires. Alors que la couronne britannique pensait avoir asservi un territoire, les musiciens du coin profitaient des cavalcades autorisées par l'envahisseur pour souligner la diversité de leurs origines (musicales). Calypso, chutney, ragga, rapso, reggae, ska, soca ou steelpan s'invitaient ainsi dans les cavalcades, soulignant l'héritage africain de musiciens souvent réduits au silence et à l'esclavage. Au cours de la dernière décennie, Shabaka Huntchings a peaufiné la discographie de Sons of Kemet en suivant le modèle pacifiste du tuk band (il s'est lui-même investi dans les orchestres de rue). Sa rénovation des codes du jazz passe donc par des mélodies pêchées en mer des Caraïbes. Afrobeat, dub ou calypso s'invitent chez Sons of Kemet comme pour mieux souligner des faits historiques.

Retour vers le Future

Intitulé "Black to the Future", le quatrième album de Sons of Kemet se penche sur l'identité noire avec l'aide de rappeurs, chanteuses et poètes engagés. La présence de ces invités amène le jazz dans d'autres contrées. L'association Kojey Radical / Lianne La Havas sur "Hustle", la paire Moor Mother / Angel Bat Dawid sur "Pick Up Your Burning Cross" ou encore le grime du vétéran MC D Double E sur "For The Culture" offrent d'ailleurs de nouvelles perspectives à Sons of Kemet. Free-jazz, racines africaines et musiques afro-caribéennes se lient ici à d'autres réalités pour esquisser les contours d'une œuvre militante, consciente des erreurs du passé, mais définitivement tournée vers un avenir plus égalitaire.

Newsletter Jam.

Recevez chaque semaine toutes les actualités musicales proposées par Jam., la radio "faite par des êtres humains pour des êtres humains"

OK