"Le côté convivial du Rockerill, c'est vraiment l'un de nos avantages."

La création du Rockerill et des soirées Flashforward

Rockerill : Jean-Christophe Gobbe et Fabrice Lig pour leur interview Club Resistance © Lucas Gali Gani

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Pour ce troisième volet de notre série : " Club Resistance", Jam. vous emmène au Rockerill à Charleroi. Le rendez-vous était fixé avec Jean-Christophe Gobbe et Fabrice Lig, deux passionnés de musique et de leur travail. Malgré la pandémie, les deux amis de longue date n’ont pas perdu la flamme qui les habite. Ils nous ont reçus pour une interview remplie de rires et de souvenirs croustillants qui font trépigner d’impatience à l’idée de la future réouverture des clubs.

 

Tout d’abord, pouvez-vous vous présenter ?

Jean-Christophe : Je m’appelle Jean-Christophe Gobbe alias Globul. Je suis coordinateur du Rockerill, salle de concerts située à Charleroi avec le soutien du ministère de la culture. Je m’occupe également de la programmation pour la musique électronique.

Fabrice : Moi c’est Fabrice Lig, je suis DJ, producteur de musique électronique et résident au Rockerill. Je suis aussi co-programmateur avec Jean-Christophe.

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Logo du Rockerill © Rockerill

Comment ont débuté le projet du Rockerill et votre envie de créer un club ?

Jean-Christophe : En fait, c’est dû à une succession d’événements. Nous étions déjà dans la musique bien avant de reprendre cette salle. Mon associé, Michaël Sacchi, était à la recherche d’un lieu pour organiser des expositions et il est arrivé ici. Cet endroit était l’ancien musée de l’industrie de Charleroi. Nous l’avons repris en 2007 et tout s’est enchaîné. Nous avons dû réhabiliter le bâtiment au fur et à mesure car il était à l’abandon. Il n’y avait pas de toilettes, d’eau ou d’électricité. Nous avons procédé étape par étape pour y amener un minimum de confort. Nous sommes partis d’une page blanche car Charleroi était inconnu sur la scène électronique internationale. Cette salle nous a aidés à créer notre carte d’identité et à gagner la confiance des managers et des agents. Notre travail a payé puisque le lieu ne laisse jamais les artistes qui se produisent ici indifférents.

Fabrice : Je suis venu très vite me greffer sur le projet. Cela faisait très longtemps qu’on organisait des soirées électro à Charleroi. Avant le Rockerill, nous organisions des événements au Coliseum. Lorsque Jean-Christophe a lancé le projet, je suis d’abord venu en tant que DJ. Ensuite, nous avons lancé les soirées Flashforward en 2012. Ce n’était pas les premières soirées organisé ici, nous avons attendu d’avoir plus d’infrastructures pour vraiment offrir un moment de qualité à nos visiteurs. En plus d’un meilleur cadre, nous avions également la possibilité d’inviter des artistes avec une certaine renommée internationale. Les Flashforward, ça a été l’étape plus professionnelle dans l’organisation des soirées électroniques au Rockerill. On a eu l’opportunité de se faire plaisir et faire venir des DJ qu’on adore. C’est la particularité du concept. On fait venir des gens qu’on aime. Bien entendu, il doit y avoir des affinités musicales avec les artistes qu’on invite mais surtout humaines. Il n’y a aucune recherche de "hype". On organise nos soirées avec le cœur et on ne pense pas au côté business.


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Vous vous souvenez de la première soirée que vous avez organisée au Rockerill ?

Fabrice : Je crois que la première grosse soirée qu’on a organisée c’était avec Ken Ishi en collaboration avec les Dirty Monitors pour tout l’aspect visuel. C’est le premier vrai concept dont je me souviens. Maintenant, quand il vient au Rockerill, il fait partie de la famille. C’est devenu un pote. Ici, il est comme à la maison. C’est le cas également pour d’autres artistes comme Laurent Garnier par exemple.

Jean-Christophe : Comme nous l’expliquions, les premières soirées électro qu’on a organisées n’étaient pas sous le nom Flashforward. C’était folklorique. Nous venions d’une machine bien huilée avec nos événements au Coliseum et nous devions redémarrer à zéro. Je me rappelle que pour les premières soirées, les toilettes c’étaient des Cathy Cabine installées sous une tente. Tu n’as pas envie d’accueillir des gens s’il n’y a pas un minimum de confort. Ce qui est cool aussi, c’est que nous organisons un concept appelé "Les Apéros Industriels" et qui permet de faire jouer des DJ plus locaux chaque jeudi. Cependant, pour nos soirées, nous accordons beaucoup d’importance à programmer nos résidents.

Fabrice : Effectivement, c’est essentiel pour nous. Pour moi les résidents, c’est l’âme et l’identité d’un club. On programme aussi des artistes belges mais ils ne sont pas invités comme résidents.

Pour moi les résidents, c’est l’âme et l’identité d’un club. On programme aussi des artistes belges mais ils ne sont pas invités comme résidents.

 

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Une soirée au Rockerill © Axel Pics

Qu’est-ce qui différencie le Rockerill des autres clubs ?

Fabrice : Le point fort du Rockerill, c’est qu’il y a vraiment une ambiance particulière qui habite le lieu. En plus, il faut dire ce qui est : Jean-Christophe, c’est quelqu’un de super humain, il a un sens inné de l’accueil. C’est une de nos plus grandes forces. Nous avons invité des artistes que je connaissais. Lorsqu’ils sont arrivés ici, ils se sont tout de suite sentis comme à la maison grâce au coté hyper sociable de Globul. Une autre particularité du lieu, c’est que nous avons un public super familial. On se connaît tous très vite. C’est ce qui donne envie de revenir. Le public a la même approche vis-à-vis des artistes. Si Laurent Garnier est dans la salle, les gens ne vont pas lui tenir la jambe. Ils vont juste aller le féliciter pour son set et lui dire merci. Le côté convivial du Rockerill, c’est l’un de nos avantages. D’ailleurs, Jean-Christophe reçoit tout le monde de la même façon, les artistes mais nos visiteurs également.

Jean-Christophe : L’accueil se passe dès l’atterrissage grâce à notre chauffeur qui a travaillé 15 ans à la porte du Fuse. Il sait parfaitement comment recevoir chaleureusement les artistes. On prend le relais dès l’hôtel. Quand ils arrivent au Rockerill, ma femme et moi on est aux petits soins avec eux. Nous avons un métier de passion et c’est important pour nous de la faire ressentir notamment via l’accueil. De cette façon, notre public et les artistes s’en rappellent et en parlent de façon positive autour d’eux. De plus, les musiciens doivent traverser toute la salle et ils jouent sur une scène proche du dancefloor. Cela crée un lien authentique avec le public. Je pense que quelque part cela leur rappelle les sensations de leurs premières prestations.

Fabrice : Lorsque tu joues et que la foule est à 1,50 mètre de toi, ça crée une énergie super positive pour l’artiste. Ça influence aussi sur la performance des DJ’s. Ils jouent d’une manière plus enthousiaste. Les artistes retrouvent des sensations qu’ils n’ont peut-être plus connues depuis un moment.

Jean-Christophe : Pour terminer, j’ajouterais que ce lieu a vraiment une âme. Je me rappelle que des gens m’ont dit un jour :"The soul is here man". On sent qu’il y a une histoire ici, du travail, des gens ont sué. Il faut venir aux soirées quand toutes les salles sont ouvertes, c’est à ce moment-là que tu comprends vraiment le concept du Rockerill. Et puis, tout le monde est le bienvenu chez nous. Tu peux voir l’avocat prendre un verre à côté de l’ouvrier. C’est ça qu’on aime, ce mélange de genres et de styles.

Je me rappelle que des gens m’ont dit un jour :"The soul is here man". On sent qu’il y a une histoire ici, du travail, des gens ont sué.

Quels sont vos meilleurs souvenirs de soirées et quels sont les artistes dont vous êtes les plus fiers d’avoir programmé ?

Fabrice : Je me souviens de la fois où Kerri Chandler est venu jouer. Il devait prendre un avion très tôt. À 6h15, il était toujours derrière les platines. J’ai vraiment dû lui dire d’arrêter sinon il allait rater son vol. Et puis, je ne sais toujours pas pourquoi. J’ai passé un de ses morceaux. Et là, Kerri revient et recommence à jouer. Il est encore resté facilement 15 minutes. Finalement, tout s’est bien terminé et il a réussi à prendre son vol mais il n’y avait plus moyen de le faire partir. Super souvenir !

Jean-Christophe : Il s’est passé la même chose avec Ellen Alien. Elle n’arrivait pas à arrêter de jouer. J’ai un souvenir d’elle en train de traverser la grande salle en courant pour filer à l’aéroport à la bourre. Je me rappelle aussi de Dave Clarke, il avait joué à l’Extrema avant de venir chez nous. Il était en train de dormir dans les loges. Il s’est réveillé 5 minutes avant sa prestation et puis plus moyen de le faire quitter le DJ booth. Il a même passé des tracks hip-hop. Sa femme nous a dit : "putain, super set ! C’est une des meilleures prestations qu’il ait faite".

Fabrice : Habituellement, je joue toujours en dernier. Les DJ’s sont programmés à une certaine heure mais au final ce sont eux qui dirigent. S’ils ont envie de jouer plus longtemps, il y a aucun souci et si au final je ne joue pas, ce n’est pas grave.

Il est vrai aussi qu’on invite des artistes avec qui on sait que ça va coller côté humain. Je me souviens d’avoir été chercher DJ Pierre à l’aéroport. Dans la voiture, il me dit :"Je ne comprends pas pourquoi vous m’invitez" et j’ai dû lui dire que c’est parce que c’est une légende. Il est tout de même l’un des pionniers de l’acid house. C’est vraiment très agréable de collaborer avec des personnes humbles. Au final, ça a été une des meilleures soirées du Rockerill.

Jean-Christophe : Je le redis encore mais l’accueil, c’est le plus important. Dans d’autres endroits, les artistes seront bien entendu amenés au restaurant mais il n’y a pas de connections humaines qui se créent. Ici, nous mettons un point d’honneur à ce que tout le monde soit accueilli chaleureusement artistes et visiteurs.

Ici, nous mettons un point d’honneur à ce que tout le monde soit accueilli chaleureusement artistes et visiteurs.


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"Lorsqu'on va pouvoir rouvrir, nous allons beaucoup plus travailler avec les DJ locaux."

Le Rockerill et le coronavirus

Soirée au Rockerill © Axel Pics

Rassurez-nous, est-ce que les clubs sont toujours là ?

Jean-Christophe : Je pense qu’on a fait comme tout le monde. Nous avons fait des livestreams notamment pour les Fêtes de la Musique avec Stereoclip. Mais le stream, ça a fonctionné durant le premier confinement. Après, c’est devenu n’importe quoi. Je pense que les gens se sont lassés. Ils ont envie d’aller bouger sur une piste de danse et mater un concert ! Pour nous, les clubs sont toujours vivants et ils attendent avec impatience de pouvoir rouvrir. Cependant, il faut être honnête, c’est très difficile.

Fabrice : Je suis super radical par rapport à ça. Un club ça se fait dans la sueur, dans le lieu et dans l’ambiance. Nous avons organisé des streamings mais ce n’est pas la même chose. Nous les avons faits pour continuer à montrer qu’on existe. Le virtuel ne remplacera jamais la réalité. La musique électronique, c’est fait pour bouger dans un club.

Jean-Christophe : Il ne faut pas oublier non plus que ce sont les gens qui dansent qui influencent ton set. C’est la façon dont ils bougent qui va te faire choisir les bons morceaux. L’osmose entre le DJ et son public, c’est l’élément le plus important pour une soirée réussie. Il n’y a rien de plus beau quand les clubbers viennent te dire merci pour la soirée. C’est grâce à ça qu’on continue et que la passion est toujours là.

Un club ça se fait dans la sueur, dans le lieu et dans l’ambiance."

Comment avez-vous accueilli l’annonce des confinements et qu’avez-vous mis en place pour survivre ?

Jean-Christophe : On ne s’imaginait pas que ça allait prendre cette ampleur. Nous pensions qu’après l’été, nous pourrions rouvrir. Et puis, tu vois que rien ne change. Au départ, nous postposions les artistes programmés mais maintenant on a arrêté. Il y a trop d’incertitudes. Le fait qu’on ne puisse plus voyager, c’est aussi ennuyant pour les artistes. Lorsqu’on va pouvoir rouvrir, nous allons beaucoup plus travailler avec les DJ locaux. Je pense que nous sommes sur la même longueur d’onde entre clubs sur ce point.

Fabrice : C’est vrai qu’au début, il y avait un côté insouciant. Nous nous disions qu’on allait se confiner un petit peu et que ça allait passer. Ce qui est difficile, c’est de ne pas savoir quand cela va se terminer. Quand tu n’as pas de perspective, de moins en moins tu fais des plans.

Ces confinements sont également des moments intéressants que nous sommes en train de vivre. Nous allons vraiment voir ce que le milieu de la musique électronique a dans le ventre. J’espère qu’on va voir renaître des petits concepts, des petites soirées et moins des mégas business. En résumé, un retour aux valeurs de base de la musique électronique.

Jean-Christophe : Je l’espère aussi mais j’ai peur que certaines personnes s’emparent de ces futurs nouveaux concepts pour en faire de gros business.

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Soirée au Rockerill © Axel Pics

Si vous aviez une chose positive à retirer de ces confinements successifs ?

Jean-Christophe : La pause actuelle nous a permis de faire pas mal de travaux. Nous avons refait le bar d’une de nos salles par exemple. C’est vrai que le rythme avant le confinement était élevé car nous sommes une petite équipe. Nous sommes contents de nous être reposés mais j’espère que nous allons pouvoir recommencer notre activité rapidement. Parfois, c’est un peu triste de venir travailler car tu as envie que ça redevienne comme avant.

Quelle est votre vision du club post-covid ?

Jean-Christophe : Je ne pense pas que les gens veulent d’une sorte de clubbing hybride. Ils veulent retrouver ce qu’il y avait avant. C’est comme quand en France, ils parlent d’organiser des festivals pouvant accueillir 5000 personnes, les gens n’en veulent pas. Avec cette situation, on nous a retiré la possibilité d’avoir du contact humain. C’est ce qui est compliqué pour nous car comme nous l’avons expliqué, ce sont les racines du Rockerill.

Fabrice : C’est compliqué de faire des compromis dans le clubbing. Par exemple, au cinéma tu peux séparer les sièges. Le club, c’est quelque chose de physique. Pour moi, l’idéal pour la reprise, ce serait de limiter la capacité mais d’offrir aux visiteurs présents la configuration habituelle de la salle. Une solution serait peut-être de faire plus d’événements avec un moins grand nombre de personnes présentes. Je suis vraiment curieux de voir comment cela va reprendre. Tu sens que les gens en ont besoin et saturent. Cela devient un besoin vital et psychologique. À un moment donné, on ne va plus compter les gens atteints du coronavirus mais les gens qui souffrent d’autres problèmes liés à la situation que nous traversons.

Avec cette situation, on nous a retiré la possibilité d’avoir du contact humain. C’est ce qui est compliqué pour nous car comme nous l’avons expliqué, ce sont les racines du Rockerill.

Vous êtes-vous senti soutenu par l’État ?

Jean-Christophe : Oui à ce niveau-là, je ne peux pas me plaindre. On a de la chance. C’est une salle de concert. Nous avons eu les aides Covid, nos salaires tombent tous les mois. Je ne peux pas me plaindre par rapport à d’autres clubs qui sont des entreprises commerciales et pas une asbl comme nous.

Un petit mot de fin positif pour ceux qui attendent votre réouverture avec impatience ?

Jean-Christophe : Tenez bon, on ne vous lâchera pas ! Nous reviendrons plus forts avec du nouvel équipement prêt plus que jamais à faire la fête avec nos visiteurs.

Fabrice : J’ai juste envie de dire que ça va être la fête et j’ai hâte de voir l’enthousiasme des clubbers pour la réouverture.