Entretien avec l'artiste français aux mutiples talents

Para One pour la sortie de son nouvel album "Machines of Loving Grace" © Para One

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Jean-Baptiste de Laubier alias Para One revient là où on ne l’attend pas avec Spectre. Un projet en 3 phases comprenant un long métrage, un live et un album,"Machine of Loving Grace", sorti ce 21 mai sur le label Animal63. Musicien expert dans le jonglage de styles musicaux, il propose un disque qualitatif et profondément introspectif. À cette occasion, nous l’avons rencontré pour une interview détendue aux effluves philosophique dans laquelle l’artiste aborde ces challenges personnels et son amour de la musique.

Salut Jean-Baptiste, comment tu vas et comment tu te sens à quelques jours de la sortie de ton album ?

Alors, on est à la fois à quelques jours de la sortie de mon album mais c’est aussi bientôt la réouverture des terrasses à Paris (rire). Globalement, ça va très bien. Je suis très heureux de sortir cet album après tant d’années de travail sur ce projet. J’ai mis 7 ans a le concevoir et ça y est, c’est bientôt le jour J ! Bien évidemment, ce sont des conditions un peu spéciales pour sortir un projet aussi ambitieux mais le monde est comme ça aujourd’hui donc on vit avec.

 

Comme tu le mentionnes, tu reviens avec Spectre, un projet en 3 phases qui a mis 7 ans à voir le jour. Celui-ci inclut ce nouvel album, Machine of Loving Grace. Pourquoi avoir attendu tout ce temps avant de sortir ce dernier ?

Alors effectivement, ce n’est pas qu’un album mais une trilogie. Ce projet, Spectre, comprend également un long métrage et mon prochain live qui pour la première fois aura une vraie dimension scénographique. L'album a été assez compliqué à réaliser car il impliquait d’aller enregistrer des musiciens dans différents endroits du monde. À cela, il faut également ajouter le fait qu’on filmait chaque étape du travail pour l’intégrer au film. Tous ces aspects ont fait que le projet a été long à finir même si la musique de l’album était prête depuis un petit moment. C’est plutôt l’ensemble du projet qui n’était pas encore prêt à sortir.

D’où t’est venue cette envie de combiner un album et un long métrage ?

J’ai toujours eu un pied dans le cinéma en créant de la musique pour des films alors que j’avais étudié la réalisation. J’ai mis beaucoup de temps à réaliser ce premier long métrage car en fait, dans un premier temps, il y a eu une phase d’enquête personnelle et familiale. Il m’a fallu du courage et du temps pour arriver à aborder tous les sujets dont je voulais traiter. L’idée de créer une trilogie, c’est en fait d’assumer tous les côtés de mon métier. Il n’y a pas que la musique pure mais également le live, une dimension importante de mon travail, et le film qui me pousse à me positionner en tant que réalisateur. On aurait pu aborder Spectre plus simplement, en disant qu’il y a un album, un film et un live. Cependant, on a décidé d’accorder à chaque partie une importance égale.


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Tu peux nous en dire un peu plus par rapport à ton live ?

Qu’est-ce qu’un live "normal" à l’époque actuelle et surtout en 2021 (rire)  ? Nous avons réfléchi à la conception de ce dernier en y incluant les impératifs que la situation sanitaire nous impose. Ceci dit, cela ne m’a pas déplu. Bien sûr, j’adore faire danser les gens jusqu’au bout de la nuit. Mais pour ce projet, il y a une dimension plus contemplative. J’avais envie d’explorer cet aspect. On a bossé avec l’équipe pour que le son soit extrêmement détaillé afin d’éviter les problèmes techniques que tu peux rencontrer dans un live "habituel". On a également travaillé profondément sur la lumière et la mise en scène. Je collabore avec une brillante scénographe. Là, comme tu peux le voir derrière moi, il y a plein de machines car je suis toujours en train d’y travailler. Rien n’est encore fixé mais c’est en train de se concrétiser. C’est pour très bientôt.

D’où vient le nom de ton album, Machines of Loving Grace, qu’est-ce qu’il signifie pour toi ? Pourquoi ce titre aux sonorités mystérieuses et futuristes ?

C’est bien que tu cites ces deux adjectifs car c’est précisément l’ambiance que je voulais créer. Je souhaitais effectivement susciter du mystère. En fait, cela vient d' un poème de Richard Brautigan qui se termine par cette phrase : "All watched over by machines of loving Grace". Dans son texte, le poète traite d’une sorte d’utopie dans laquelle dans le future les humains vivront en harmonie avec les ordinateurs. Comme si, ils étaient des éléments naturels. Bien sûr, Brautigan était un peu fou et avait certainement une vision sous LSD du futur (rire). Ceci dit, j’aime cette poésie rétrofuturiste qui consiste à accorder aux machines un statut quasiment organique. Il y a presque un animisme de se dire que dans les machines, il y a une âme.

De toute façon, nous vivons tous dans un monde robotique et automatisé. J’adore regarder la nature qui m’entoure mais quand je contemple des machines, j’y vois quelque chose de vivant. Ce n’est pas mystique ou religieux mais disons que c’est une poétique personnelle. C’est ma façon de garder une relation humaine avec l’électronique. Cela ne veut pas dire que je suis pour la transformation du monde en un énorme appareil de métal. Mes convictions personnelles sont à l’inverse de ceci. Cependant, il est vrai que par mon travail, j’utilise énormément de machines. J’essaye simplement d’y connecter une certaine sensibilité.

Ceci dit, j’aime cette poésie rétrofuturiste qui consiste à accorder aux machines un statut quasiment organique.

 

Tu dis dans le communiqué de presse : " J’avais besoin de sortir de patterns et de systématismes liés aux formats et de prendre des virages inattendus. Pour cela il a fallu avant tout m’autoriser ". Après toutes ces années en tant que musicien, tu avais l’impression d’être enfermé dans un seul style de musique. Tu n’arrivais plus à en sortir ?

Quand tu travailles dans la musique, il y a des sortes de carcans, celui du format par exemple. Pour une diffusion en radio, on te dit des trucs du genre :"attention, il ne faut pas que ça dépasse 3 : 10 minutes". Le fait qu’on ne fasse pas confiance aux artistes et que les carcans nous enferment, ça me déprime. J’ai maintenant passé la quarantaine et j’ai suffisamment fait de morceaux techno, house ou rap pour me sentir bien dans mes pompes. Mon excitation et ma prise de risque étaient de sortir de la métrique rythmique très occidentale et traditionnelle. Je voulais m’aventurer plus, même si je suis conscient que je convoque d’autres références comme la musique minimale américaine ou japonaise. Ce que j’ai produit ne sort pas de nulle part mais j’avais l’envie d’une nouvelle naïveté.

Cela a été un challenge de m’autoriser à le faire mais depuis que j’ai 17 ans, j’écoute des artistes comme Philippe Glass ou Steve Reich. J’ai autant écouté ces deux musiciens que du rap ou de la techno. Un autre point est qu’il fallait me persuader qu’il était possible de le faire. J’ai dû me confronter à des enregistrements de musiciens live, une chose que je ne faisais pratiquement pas avant. Ça m’a appris à prendre confiance en moi. Tout cela rend l’album très intime, car il y a une forme de libération. J’affirme enfin dans l’intégralité qui je suis.

J’ai existé dans des collectifs comme Marble, Institubes, TTC ou même dans le cinéma. Avec Céline Sciamma, on fait toujours partie de la même équipe. J’aime évidemment ces aventures mais quand on est dans un groupe, on se fond dans un moule, une scène. On se dit : "tiens, qu’est-ce qu’on attend d’un musicien électronique français". J’ai décidé de ne plus répondre à ces attentes. C’est également quelque chose que je dois aux gens qui s’intéressent à mon travail. Je veux les surprendre et les emmener ailleurs. En fait, simplement sortir de ma zone de confort.

J’affirme enfin dans l’intégralité qui je suis.

C’est quelque chose que tu vas continuer à faire, sortir de ta zone de confort ?

Oui. Par exemple, en ce moment lorsque je compose, j’ai des envies très solaires et très pop. J’ai toujours fait des choses plus compliquées et torturées avec des structures anormales. Tu disais toute à l’heure que j’avais envie de sortir d’un carcan mais je n’ai pas l’impression d’avoir été enfermé dans ce dernier durant ma carrière. Depuis le début, ça se sent que je me débats et que j’essaye de ne pas faire ce qu’on attend de moi. Je fais à la fois de la musique plus contemplative, comme pour le film "Naissance des pieuvres". Je l’ai réalisé presque en même temps que l’album "Épiphanie" qui lui était très électronique. Selon moi, j’ai toujours pratiqué le contre-pied.

Dans le communiqué, tu parles également de "se confronter aux souvenirs de l’enfance, de quête identitaire et personnelle." On sent que l’album à l’écoute propose un voyage. D’où t’est venu ce besoin de travail introspectif ?

C’est le genre de moment où mon métier rejoint ma vie personnelle. En travaillant sur ce projet, j’ai découvert un secret de famille. Le fait d’avoir bossé sur cette démarche artistique m’en a appris énormément sur moi-même. Je ne peux pas trop rentrer dans le détail maintenant, car il y a aussi le film qui va sortir et qui expliquera tout ça. À la fin, les gens auront compris de quoi on parle mais pour le moment, je reste diffus dans ce que je donne de l’histoire. Je dois dire que c’était un moment merveilleux. Je me suis rendu compte que ce que je fais influence réellement ma vie. Et pas seulement parce que je gagne de l’argent grâce à la musique. Sur le plan émotionnel, il y a un vrai retour.

L’album, on peut le concevoir comme une sorte de thérapie intime qui se vit à une seule personne. Ça pourrait aussi être une séquence qui accompagne une rêverie dans laquelle, on passe par différents états. Il y a de moment de tensions, de combats et d’apaisements. Le disque, pour moi est hautement psychanalytique. Par exemple, le premier morceau dans lequel on sent une tension reflète exactement les émotions que je vivais en le concevant. Je me souviens, je l’ai composé durant un mois d’août, je crevais de chaud. J’avais fait des cauchemars à propos d’histoires d’ancêtres, des trucs très lourds. Ce titre a une violence contenue et je l’ai vraiment ressenti physiquement en le créant. Je me sentais mal et en le finissant, je me suis senti libéré. Il était important pour moi d’inclure des morceaux qui donnent une impression de légèreté et de simplicité.

L’album, on peut le concevoir comme une sorte de thérapie intime qui se vit à une seule personne.

Est-ce que le confinement a influencé ta façon de travailler sur l’album ?

En fait, pas vraiment car il était prêt avant le confinement. J’avais un professeur d’esthétique qui m’avait dit :"les artistes sont comme des pieuvres qui doivent poser leurs tentacules sur le sol et sentir les vibrations à l’avance". Dans cette œuvre, il y a un côté prémonitoire. J’ai fait un film, il y a 10 ans, qui s’appelait : "It was on earth that I knew Joy" dans lequel, il y a une pandémie mondiale qui empêche les gens de se déplacer. Tu vois, je me dis que beaucoup d’artistes peuvent avoir des intuitions comme celle-ci. Bizarrement, je me dis que sortir ce disque durant cette période, ça fait sens. Concrètement, je n’ai pas fait danser les gens depuis un an. Sortir un album "non dansant" durant le confinement, ça semble logique alors que l’album est en préparation depuis 7 ans.

Mais oui, le confinement a affecté ma vie. C’est terminé de prendre l’avion 3 fois par semaine mais ce n’est peut-être pas une mauvaise chose. Il va certainement falloir qu’on accepte une certaine décroissance. Personnellement, c’est ce que je souhaite et ce que je vise. J’ai tout de même continué à travailler sur différents projets. J’ai de la chance d’être entouré. Je sais que pour certaines personnes, ça a été un cauchemar. Ce confinement a aussi abordé la question de la productivité et du rendement qu’on nous impose. Pendant le premier confinement, je n’ai rien fait et cela m’a fait du bien. Ce côté sans pression était libérateur. Il n’y a plus le côté charbonnage non-stop mais je suis conscient que c’est aussi au prix d’une grande souffrance de certaines personnes.

 

 

Avant de sortir l’album, tu as donc balancé les deux premiers singles Alpes et Shin Sekai, sur les deux, on retrouve des remix d’Actress, Villalobos, Alva Noto, HotChip… Pourquoi avoir choisi ces artistes ?

Je dois admettre qu’il y a un côté casting de rêve. J’avais carte blanche. Je savais qu’on allait placer pas mal de remix car l’album s’y prête bien. Je ne voulais pas que dans ce dernier, d’un coup, on entende un morceau plus dansant. Je voulais conserver cet aspect contemplatif. Concernant Actress, j’avais fait un remix pour le label Werkdiscs en 2004 et c’est lui qui le gérait. De plus, je suis son boulot depuis très longtemps, je suis fan. Quand j’ai su que je pouvais avoir un remix de sa part, j’ai sauté au plafond. C’est la même chose pour Alva Noto, Villalobos ou Superpitcher, qui sont des grosses influences.

Après, il y a aussi des gens qui sont des artistes que j’ai croisé. Hot Chip, on s’est rencontré à plusieurs occasions comme des festivals. On a joué ensemble dans des afters. J’ai joué à leur festival afin de réunir des fonds pour aider les sans-abris à Londres. Le choix de ces artistes est un mélange entre des logiques humaines et des envies personnelles.

 

Pour cet album, tu es allé chercher des inspirations pour tes morceaux à l’étranger en Indonésie, en Bulgarie, au Japon… Est-ce que c’est quelque chose que tu as l’habitude de faire ?

Non justement. Au départ, je viens de l’école du sampling et du hip-hop. J’ai passé ma vie à découvrir des tracks qui avaient été samplé. Je découvrais rétrospectivement une histoire de la musique. Pour cet album, mon premier réflexe aurait été par exemple, de sampler des voix bulgares et faire des collages. En réalité, je sentais que je voulais vivre une vraie histoire et j’ai été pris d’un coup de folie. Je me suis dit : "si tu veux du Taiko, pourquoi je n’irais pas vivre quelques jours sur l’île où se trouvent les meilleurs percussionnistes de cette discipline."

Ils sont Kodo et vivent en communauté sur une île. Je les avais vus en concert à Paris et j’avais trouvé ça magnifique. Une amie qui travaillait à l’ambassade m’a dit : "Mais si tu veux, on essaye de les contacter". J’ai réalisé qu’en fait, c’était possible et que je devais investir dans le projet. Au départ il a été autofinancé. Je me suis dit que l’argent que j’avais gagné en tant que DJ, je voulais l’investir dans un projet qui sort des sentiers battus. C’était nécessaire pour moi. J’ai grandi avec des grandes icônes comme Bjork ou Pink Floyd. Ces artistes avaient des ambitions artistiques poussées et proposaient à chaque nouveau disque, une révolution sonore. Je détesterais qu’à l’heure du streaming et de la rapidité du flux, on perde cette intensité artistique. Je me dis que c’est ma responsabilité maintenant que je suis à l’abri et que j’ai dit à peu près ce que j’avais à dire dans ma prime jeunesse. Je trouve qu’il est important que je réinvestisse cet argent gagné car tu le mets dans ton propre art. C’est cette autonomie qui m’a séduite. Grâce à ce pas franchi, ce disque contient plein d’histoires.

Justement, c’était quoi ta meilleure histoire durant la conception de ce disque ?

J’ai été époustouflé par toutes les rencontres que j’ai faites. Par exemple, le chœur des voix bulgares, qui est un groupe de femmes absolument incroyables avec des caractères hauts en couleur. En Indonésie, on a été se perdre dans la jungle. Les habitants parlaient une langue locale que personne ne comprenait bien.

Le moment où je me suis dit :"je suis peut-être un peu fou mais ça vaut le coup", c’est quand on est arrivé sur l’île de Sado au Japon. C’est sur celle-ci que vit le groupe Kodō. On est arrivé en pleine nuit parce qu’il y avait eu une tempête. C’était la vraie galère en mode Tintin. Quand on a atteint l’île, le groupe nous a fait une démonstration de nuit dans un temple. Un vrai concert privé, c’était trop beau. Ensuite, on s’est posé pour boire le thé et je leur ai expliqué que j’avais parcouru 10.000 km sans aucune garantie afin de savoir s’il était possible de bosser avec eux. Ils m’ont répondu : "Si tu as parcouru toute cette distance sans garantie, ça prouve que tu es aussi fou que nous et donc on est d’accord de collaborer". Ce sont vraiment des gens fantastiques.


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Tu vas également sortir le long métrage " Sanity, Madness & the Family ", est-ce que tu peux nous en dire un peu plus sur celui-ci ? Et en quoi l’album et le film sont-ils consubstantiels ?

Par exemple, l’histoire que je viens de te raconter à propos de l’île de Sado est dans le film. Le film raconte donc l’enregistrement mais c’est aussi une quête personnelle à propos d’un secret de famille sur lequel j’ai enquêté. Il traite de la maladie mentale et la confusion possible entre thérapie et spiritualité. J’ai bien connu des dérives communautaires en marge de l’Église catholique en France. Elles s’apparentent, en fait, à des sectes. C’est une histoire familiale et personnelle que j’explore dans le film. Je dirais qu’il y a de la vérité et de la fiction. C’est une œuvre hybride. Par contre, je ne sais pas encore te dire quand il va sortir car je suis tributaire comme tout le monde de la réouverture de salles. Quant au live, lui, devrait arriver bientôt.

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