Modeselektor : “Oui, Moderat sera de retour”

Deux ans après leur album Who Else, les berlinois sont revenus en avril dernier avec une longue mixtape (27 titres!), Extended. Ils ont agrémenté cette sortie de deux EP, Mean Friend et Social Distancing et un troisième qui devrait voir le jour sous peu. Entre deux séances en studio, Gernot Bronsert nous a accordé une interview.

La musique électronique est toujours guidée par l’underground et le mainstream tire ses inspirations de l’underground. Nous, on n’a jamais voulu trop s’éloigner de l’underground, même quand Modeselektor a pris de l’ampleur.” Ces mots résument à merveille la vision artistique du groupe. Loin des projecteurs, de la jet set et de la célébrité mais proche de leur passion pour la musique électronique. D’ailleurs, quand on a demandé à Gernot quelle est pour lui la définition de “l’esprit techno”, il s’est naturellement levé pour arborer fièrement un sweat Underground Resistance. Tout un symbole. 

Avec cette nouvelle mixtape, les deux allemands ont transcrit leur ADN sous une forme musicale. Extended représente à la perfection la musique de Modeselektor, leur “Intelligent Dance Music”. “L’IDM, c’est pour inspirer les gens tout en les faisant danser”.

Extended

Comme énormément d’artistes depuis l’année dernière, Modeselektor a été contraint de troquer les scènes pour le studio. Ils ont mis ce temps à profit pour travailler sur le projet titanesque d’Extended. Une mixtape composée de 27 titres globalement assez courts, à écouter à la manière d’un Dj set. “On voulait amener une expérience auditive pour les personnes qui n’ont pas la possibilité de venir à nos concerts. Je me souviens quand on était plus jeunes, on avait ces cassettes d’enregistrements de Dj sets qu’on écoutait après les raves. Extended est à écouter de la même façon : c’est un Dj set mais avec uniquement notre musique.” Le tout est composé d’une part de nouveautés, mais aussi de vieilleries dépoussiérées pour l’occasion. “Je dirais que 30% de l’album est basé sur des anciens morceaux qui trainaient sur des disques durs et qu’on a terminés pour la mixtape et le reste est nouveau.”

"C'est peut-être la chose la plus aboutie de notre carrière"

Mais ils ne se sont pas arrêtés là. Ils ont sélectionné quelques titres sur cette mixtape pour les décliner en 3 EP, sur lesquels on retrouve des morceaux complets, des featurings ou des remix. 

Et, cerise sur le gâteau, le tout sera rassemblé en un album qui devrait être dévoilé pour cet automne. L’idée sera de retravailler les sons de la mixtape pour les proposer dans une version étendue (d’où le titre de la mixtape), tout en ajoutant des nouveaux morceaux. “C’était vraiment intéressant car nous n’avions jamais passé autant de temps en studio de notre vie. C’est un projet à long terme, peut-être la chose la plus aboutie de notre carrière.

Des EPs et des collaborations

Les EPs nous offrent des collaborations venues de plusieurs horizons différents. Le premier, Mean Friend, est basé sur le morceau Mean et explore le champ de la techno. En est ressorti le titre Mean Friend, ainsi que ses remix, produits par de véritables pointures que sont, entre autres, Telefon Tel Aviv, Giant Swan ou DJ Stingray. “DJ Stingray est un héro de Detroit donc on voulait faire quelque chose avec lui. Il est venu plusieurs fois au studio, qu’on partage avec un ami qui fait aussi de la techno et qui collaborait avec Stingray, donc on lui a demandé. Josh, de Telefon Tel Aviv, est un très bon ami à nous. Je voulais que son groupe remixe un de nos morceaux parce que je sais qu’il déteste la techno. Et il a fait un remix génial ! Quant à Giant Swan, ils me font penser à nous quand on était plus jeunes : deux mecs, qui font du son, qui pensent qu’ils sont les meilleurs. J’aime leurs morceaux, ils sont honnêtes et qualitatifs.” 

Pour le deuxième EP, place au rap avec Flowhio, la londonienne avec qui ils ont déjà collaboré sur Wealth.”Je la trouve super talentueuse, je l’aime beaucoup en tant qu’artiste. Je lui ai envoyé la mixtape pour savoir si elle aimait le beat, elle l’a écouté et a directement apprécié et demandé de travailler dessus. C’était naturel.”. Pour les remix, ils se sont cette fois-ci tournés vers Richard Devine, qu’ils considèrent comme un “gourou du son et l’un des meilleurs sound designers”, mais aussi à Little Snake, qualifié par Gernot comme “le nouveau Richard Devine”. Ils ont fait également appel à FJAAK, pour avoir une connexion berlinoise, ainsi qu’à Bored Lord

Extended est également décliné en film, mis en images par Krsn Brasko et Tobias Staab, mais surtout traduit physiquement par la danse de Corey Scott-Gilbert. Work est une œuvre visuelle qui était censée accompagner les concerts de Modeselektor sur leur tournée, si elle avait pu avoir lieu. 

Plague Raves et esprit techno

Ayant joué leur dernière date chez nous, en décembre 2019 à Bruxelles, Modeselektor ont toujours pris de la distance avec ce qu’ils appellent les “Plague Raves”, ces énormes soirées où des DJs superstars se sont produits en concert durant la pandémie. Tulum, Cancun, Zanzibar, Bombay, Goa… Toutes ces destinations ont été prises d’assaut au grand dam de nombreux acteurs du milieu, dont Gernot et Sebastian. Pour eux, la pandémie révèle au grand jour les bonnes et les mauvaises personnes.  “Pour moi, les djs qui n’ont pas vraiment besoin d’argent dans leur vie et qui vont jouer dans ces “hotspots”, dans des pays qui ont du mal à gérer la crise sanitaire parce qu’ils n’ont pas un système de santé un tant soit peu comparable avec celui que l’on a en Europe, c’est incompréhensible. Ce sont des personnes qui contournent la loi pour s’auto-idolâtrer et se faire encore plus d’argent. Dans la techno, il y a encore beaucoup de bonnes personnes qui font de bonnes choses, mais maintenant on peut voir précisément où sont les mauvaises personnes. Ces gens-là doivent questionner leur morale, leur attitude et leur vision du monde.

Mais en prenant un peu de recul, ces Djs ternissent plus que leur propre image, ils crachent sur celle de la communauté électronique. “Si tu joues dans des Plague Raves, tu détruis la vue que le monde a sur la communauté électronique. Si des gens de l’âge de mes parents voient à la tv qu’il y a d’énormes raves au Mexique ou en Inde, ils ne font pas la différence entre un artiste ou un autre. Pour moi, ça n’a rien à voir avec la techno, ces types font juste du business, ils ne font pas de la musique pour la musique, ils la font pour l’argent.” 

À l'opposé de tout cela, à Berlin, beaucoup de DJs ont été “réquisitionnés” pour fournir de l’aide aux centres de vaccination. L’équipe de tournée de Modeselektor a, elle aussi, apporté sa pierre à l’édifice. “Ils sont hyper doués pour l’organisation, donc le gouvernement leur a demandé d’aider à créer un centre de vaccination dans un aéroport désaffecté à Berlin. Le personnel hospitalier n’a pas les ressources pour mettre en place ce genre de choses, mais nous, on peut le faire, on a les compétences. Les gens de notre équipe sont sociables, amicaux, ce sont les meilleurs organisateurs, ils peuvent travailler 14h d'affilée. Et à côté de cela, des DJs vont jouer en Inde...

Un côté positif à la pandémie

Loin du Mexique ou de l’Inde, le duo allemand a décidé de rester à la maison afin de mettre à profit cette longue période de confinement. Inaptes à recevoir des aides financières de leur gouvernement, ils ont dû investir une grosse partie de leurs réserves pour maintenir l’entreprise Modeselektor à flots. Mais pour eux, c’était une expérience enrichissante. “La pandémie est vraiment dramatique mondialement, mais pour nous il y a eu de bons côtés. Bien sûr, la situation financière est très dure. Nous sommes une entreprise avec des gens qui travaillent pour nous et on a eu du mal car presque tous les revenus venaient de nos concerts. La situation nous a aussi fait réfléchir à la façon dont nous allions sortir notre musique aujourd’hui. Ça nous a fait réfléchir à comment proposer du contenu attirant à notre communauté sans mettre la clé sur la porte. On a aussi utilisé ce temps pour repenser les structures, les idées, les labels, notre vision. Globalement, c’est super intéressant et c’est un moment historique pour la planète. Je pense que la seule solution intelligente pour survivre de nos jours, c’est d’être positif et constructif.

“Oui, Moderat sera de retour”

La période actuelle met des bâtons dans les roues à quiconque ose planifier quelque chose dans un futur un peu trop lointain. Gernot et Sebastian se contentent de rester positifs en attendant des jours meilleurs. Mais la pandémie aura quand même changé leur vision du monde et leurs besoins. “Je ne veux plus cette “jet-set” où l’on parcourt le monde tout le temps, j’en ai assez. Peut-être un jour à nouveau, mais pas tout de suite. J'apprécie d'être un peu plus tranquille.

Les choses vont revenir à la normale et tout le monde va danser à nouveau.

Ils sont néanmoins optimistes pour le futur. Le monde ne sera pas comme avant, mais pour eux, avoir un rafraîchissement dans certains domaines, c’est vraiment positif. Surtout lorsqu’on parle des clubs Berlinois. “Je suis certain qu’il y aura de nouveaux endroits et d’autres qui vont fermer. Peut-être que c’est mieux pour tout le monde que certains endroits ferment. J’imagine que les plus gros endroits resteront, mais c’est le moment pour un changement de génération. Je le vois de manière assez positive.

Prendre le temps de faire les choses bien, apporter de la qualité, un nouvel élan plus positif, plus serein, c’est la volonté du groupe à l'heure actuelle. “Dès qu’on pourra, on recommencera à jouer des dj sets, des live shows, etc. Mais ce n’est pas comme si on désespérait de jouer et qu’on avait envie de jouer le premier live qu’on aura. Je pense qu’on veut apporter plus de qualité, si je veux aller jouer quelque part, je veux vraiment en profiter et me relaxer.

Et avant de terminer, on en a quand même profité pour poser une question qui nous brûlait les lèvres, à propos du retour de Moderat. Là-dessus, Gernot n’a pas hésité à nous rassurer : “Oui, Moderat sera de retour, mais je ne sais pas quand ! Ça reviendra un jour, on n’a jamais dit qu’on se séparait ou qu’on arrêtait, on a juste dit qu’on prenait une pause. Et la pause tient toujours.

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