La Femme en Amérique

Bande-son luxuriante et bordélique, "Paradigmes" marque le retour de La Femme. Cinq ans après son dernier album, le groupe français s’offre une virée dans un monde en déliquescence. Un contexte parfait pour apprécier ces chansons, barrées et bariolées, qui doivent autant à Morricone qu’à Moroder, à Kraftwerk, Jacqueline Taïeb ou Donna Summer. Un pied dans le passé, une jambe dans le futur, le groupe répond présent avec un disque mutant et excitant à souhait. Plus de doute, La Femme est bel et bien l’avenir de l’homme.

 

Annoncée pour l’hiver, reportée au printemps, la sortie du nouvel album de La Femme est aujourd’hui une réalité. "La pandémie a sérieusement chamboulé nos plans", confie le chanteur Marlon Magnée, en caméra embarquée depuis sa couette. Entre deux roulades sur son lit, la voix de La Femme poursuit : "Notre album était prêt, mais cette période de flottement nous a donné l’occasion de mieux préparer la sortie." Connecté aux tendances, toujours dans l’air du temps, le groupe français peut se targuer d’avoir du flair. Dans le monde d’avant, La Femme avait d’ailleurs prédit le pire via le refrain entraînant du morceau "Où Va Le Monde". "Nous n’avions pas imaginé qu’un mec allait bouffer du pangolin", assure Marlon. "Même si le titre de cette chanson était éloquent, le contenu se rapportait plutôt aux défaillances dans une relation amoureuse." Sous la pochette de Paradigmes, La Femme accorde une fois encore ses couplets aux dérives de l’actualité. Cette fois, le groupe annonce même la couleur des prochains mois via une chanson bordélique et étrangement prophétique. Au lendemain d’une boum foireuse dans les bois bruxellois, le refrain de "Foutre Le Bordel" résonne bien au-delà du spectre musical. "Ce morceau a de bonnes chances d’être censuré. En fait, tout dépend du régime totalitaire dans lequel on se trouve. En Corée du Nord, par exemple, ça ne passerait pas du tout. Pour l’instant, le titre tient bon en France et en Belgique. Mais comme il y a des passages un peu sensibles, genre "C’est le retour de la terreur" ou "dégueule-moi sur le trou de balle", on s’attend à devoir insérer des bips sonores un peu partout dans la chanson."

De la Belgique à l’Amérique

Profilé pour le pogo, "Foutre Le Bordel" met le bazar avec le sourire et un petit clin d’œil au tube de Plastic Bertrand. "C’est vrai qu’il y a un côté "Ça plane pour moi". En réalité, ma principale source d’inspiration pour composer ce morceau, c’est Marc Chalan, un chanteur français que Plastic Bertrand devait bien aimer aussi… "Foutre Le Bordel" est un morceau blagueur, un peu belge. Chez vous, les gens ne viennent jamais au concert avec un balai dans le cul. C’est un rapport ultra spontané à la musique, bien moins snob qu’à Paris." Loin de la capitale française, les chansons de "Paradigmes" se la jouent plutôt Tintin en Amérique. Avec son lot d’aventures rocambolesques et de clichés fantasques, l’album de La Femme tricote de nouvelles moufles à Bernie Sanders et traverse des décors hollywoodiens au volant d’une Citroën 2CV. Des morceaux comme "Cool Colorado", "Nouvelle Orléans" ou "Pasadena" soulignent ainsi les charmes ricains de La Femme. "C’est le lieu de tous nos fantasmes", concède Marlon Magnée. "C’est un pays où les freaks comme nous vivent en harmonie, loin des jugements et du qu’en-dira-t-on. En France, si tu ne fais pas de la pop, du rap ou de l’électro, tu passes pour un marginal. En ce sens, l’Amérique est notre terre promise. Les films de notre enfance ont sans doute favorisé le lavage de cerveau. En attendant, les USA nourrissent réellement notre imaginaire." Velvet Underground, Black Lips et autres Beach Boys surfent ainsi à travers une marée de mots français.

Human After All

Si La Femme chante en français avec l’Amérique dans le cœur, elle maîtrise aussi l’art du contre-pied parfait. Dans le genre, le titre "Foreigner" est une véritable leçon d’efficacité. Chanté en anglais, le morceau s’achève dans un enchaînement de beats compressés : un final électronique qui, forcément, rappelle Daft Punk et l’âge d’or de la French touch. "De New Order à Donner Summer, en passant par Giorgio Moroder, nous partageons des références avec Daft Punk. Puis, l’album "Discovery" occupe une place à part dans ma vie. Je me suis construit humainement et artistiquement à l’écoute de ce disque. En apprenant la séparation des robots, j’ai éprouvé un terrible élan d’empathie. Ce jour-là, j’ai compris que La Femme, aussi, pouvait se séparer. C’est une éventualité à laquelle je n’avais jamais songé jusqu’alors… Quand Daft Punk s’est arrêté, j’ai eu le sentiment que les derniers Jedi étaient morts, que l’arbre sacré d’Avatar avait brulé et que des terroristes avaient fait exploser le temple de Petra. J’étais vraiment triste."

L’auberge espagnole

Pour le grand public, La Femme reste ce groupe de rock indépendant qui a révélé les charmes surannés de Clara Luciani – dont le nom apparaît au casting de "Paradigmes". Amateurs de refrains célestes, Marlon Magnée et son complice Sacha Got accrochent volontiers des chœurs féminins au sommet de leurs chansons, suivant à la lettre les préceptes édictés dans le grand grimoire de la culture yéyé. De nouvelles chanteuses surgissent ainsi aux quatre coins du nouvel album. À commencer par l’actrice et musicienne Alma Jodorowsky. "C’est la petite-fille du réalisateur et dessinateur Alejandro Jodorowsky. C’est une amie d’enfance. Voilà des années qu’on voulait faire quelque chose ensemble. Du coup, elle vient chanter chez nous et, surtout, elle incarne le visage de La Femme sur la pochette du disque." Autre découverte, la voix d’Ariane Gaudeaux caresse les tympans d’un timbre soyeux et envoûtant. "À la base, Ariane est bibliothécaire. Nous l’avons rencontré en organisant un concours de chant via nos réseaux sociaux. Même si elle nous accompagne sur le disque, elle ne sera pas à nos côtés lors de la prochaine tournée. Elle souffre d’une maladie un peu bizarre et, comme elle est un peu plus âgée que nous, elle se voyait mal quitter son boulot pour enchaîner les concerts aux quatre coins du monde. Mais à l’avenir, nous espérons enregistrer d’autres chansons avec elle." La gagnante du concours donne de la voix sur "Pasadena" et "Le Jardin", un morceau chanté en espagnol, tel un hommage au "Porque Te Vas" de Jeanette. Entre pop, punk, électro, clins d’œil à la vague yéyé, allusions à la surf music et déclarations d’amour à la new wave, La Femme résume sa discothèque idéale dans un disque stylé et transgenre à souhait.

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