L’Impératrice : Piège à poulpe et mélodies du cœur

Le verbe étiré entre chanson, funk, soul et disco, la formation française profite de "Tako Tsubo" ("piège à poulpe", en japonais) pour réaliser ses fantasmes californiens. Branché sur électrocardiogramme, ce nouvel album déballe des histoires de cœur sous un soleil couchant. C’est beau, l’amour ?

Née sur les terres de la French touch, propulsée sur le trône de la pop via un tube couronné de succès (Agitations Tropicales), L’Impératrice dirige désormais son royaume à sa guise. Trois ans après un premier album prénommé "Matahari", la formation française signe un disque intitulé "Tako Tsubo". Venue du Japon, l’expression en question désigne une étrange réaction cardiaque : une déformation soudaine du cœur provoquée par un choc émotionnel. Touchée de près par ce syndrome sans remède, la chanteuse Flore Benguigui décide, un beau jour, de partager ses sensations avec le reste du groupe. "Elle avait écouté un podcast sur le sujet", se rappelle Charles de Boisseguin, musicien aux origines de l’empire. "Flore avait associé le concept du Tako Tsubo aux paroles d’Anomalie Bleue, un morceau qui raconte l'histoire d'un coup de foudre dans la rue, à une époque où les rencontres se jouent généralement sur les réseaux sociaux. Cette chanson parle d’un trouble émotionnel qui, soudainement, bouleverse l'ordre établi. L’idée nous plaisait beaucoup. D’autant qu’elle collait bien aux thèmes développés dans les autres compos… "

Crise existentielle

Entre rupture sentimentale et rupture esthétique, le cœur de L’Impératrice balance. Moins scotché aux traditions de la chanson, moins focalisé sur les sempiternels couplets-refrains, le groupe profite de "Tako Tsubo" pour réaménager ses espaces, faire de la place et intégrer des placards avec quelques mélodies à tiroirs. "Avec cet album, nous prenons le risque de surprendre le public. Nous l'emmenons ailleurs, dans des lieux moins évidents." Puis, là où "Matahari" racontait les aventures d'un personnage imaginaire, "Tako Tsubo" choisit plutôt d'affronter la réalité. "Nous jouons ensemble depuis dix ans. Au fil du temps, nos relations ont évolué et nos envies ont changé", indique Charles de Boisseguin. "Partir à la rencontre d'autres cultures, dans des pays lointains, ça a joué aussi. Ça nous a donné l'envie d'écrire des choses plus concrètes, souvent inspirées par nos vies. Pour nous, il était devenu urgent de mettre du sens dans les paroles des chansons."

Bienvenu chez les Grecs

Stylée, la pochette de "Tako Tsubo" met à l'honneur une œuvre du dessinateur Ugo Bienvenu. Figure emblématique d’un renouveau de la BD indépendante, ce dernier s'est notamment illustré en signant "Préférence Système", incroyable récit d'anticipation avec des robots, des humains et Stanley Kubrick dedans. "Ugo Bienvenu est un héritier de Roy Lichtenstein", dit le claviériste Hagni Gwon. "Son univers se situe à la croisée des Marvel et du côté déviant de Fluide Glacial." Sur la pochette, le dessinateur revisite le mythe des moires. "Dans la mythologie grecque, les Moires sont trois divinités qui décidaient du destin des hommes et des dieux. La première tisse un fil, la deuxième le déroule et la troisième le coupe. À partir du moment où notre album évoque une rupture (amoureuse) dans la continuité (de l'existence), cette métaphore sur le fil de la vie prend tout son sens."

Du Japon à Coachella

Sous le trait de crayon d'Ugo Bienvenu, la mythologie antique se frotte aux saveurs des mangas japonais. Une bonne idée quand on connaît le péché mignon du marché nippon : la French pop. L'histoire retient d'ailleurs les noms de Tahiti 80 ou Phoenix, deux groupes super stars au Japon à une époque où, en Belgique, il fallait encore tout prouver, souvent en début d’après-midi, au festival de Dour, devant un public clairsemé et, déjà, en état d'ébriété. "Le titre de l’album suggère un lien à la culture japonaise", confirme Charles de Boisseguin. "C'est un truc qui nous plaît. Moi, par exemple, je suis un grand amateur de city pop, un courant japonais qui mélange musiques traditionnelles, disco, funk et soft rock. J'adore les disques de Yellow Magic Orchestra, aussi. Mais si notre pochette évoque un manga, c'est purement fortuit. Au sein du groupe, nous la voyons plutôt comme un clin d’œil à Flash Gordon et à l'âge d'or des comics américains." En avril 2020, justement, L'Impératrice aurait dû caresser son rêve américain du côté de Coachella. Programmés à l’affiche du festival le même jour que Sleaford Mods, Run the Jewels, IDLES, Slowthai ou King Gizzard & The Lizard Wizard, les Français sont finalement restés à quai, du côté de la gare Montparnasse. "Désormais, tous nos espoirs se tournent vers 2022. Nous partirons alors aux U.S.A. Où il faudra non seulement défendre les chansons en concert, mais aussi apprendre aux gens à prononcer correctement notre nom de scène. L'Impératrice, c'est super dur à dire pour les Anglo-Saxons. Quand j’ai créé le groupe, je n’avais absolument pas songé à cette question d'exportation…"

Adieu Daft Punk, bonjour tristesse

Lors de ses premiers concerts, L'Impératrice avait pour habitude de reprendre un morceau de Daft Punk. "Ce groupe a motivé notre envie de faire de la musique. L’annonce de leur séparation nous a touché. D’autant que le duo était un moteur créatif : Daft Punk a toujours montré la voie à suivre, en mélangeant les styles et les époques, en s’invitant dans de grands studios américains." Dans le sillage des Robots, "Tako Tsubo" s’est ainsi esquissé entre les productions françaises de Renaud Letang (Feist, Philippe Katerine) et un détour par les studios californiens de Neil Pogue (OutKast, Tyler, The Creator). "Sur l’album, il y a une reprise de Tant d’amour perdu de Michel Berger", souligne Charles de Boisseguin. "Nous jouons ce titre sur un mode ouvertement hip-hop. C'est une façon de croiser nos traditions francophones avec des sonorités ancrées dans la modernité californienne. C’est un clin d’œil aux musiques d'Anderson .Paak ou de Kali Uchis." Entre soul, funk, envolées discoïdes et sensibilités hip-hop, L’Impératrice soigne ses désillusions sentimentales sur un lit de synthétiseurs. Opération à cœur ouvert, une chanson comme Submarine, par exemple, s’attaque au thème de la rupture sans poser le moindre point de suture. "Ce morceau évoque le droit à la tristesse là où, sur les réseaux sociaux, tout le monde feint une vie de rêves. Ce n’est pas très tendance, mais nous avons toujours évolué à l’écart des modes."

Six contre un

Dans les couplets de L'équilibriste, L'Impératrice contemple son royaume avec un brin d'amertume. Si le groupe règne sur les contrées de la pop moderne, il entrevoit ici d'autres territoires, sans doute plus lucratifs et gratifiants. "Aujourd'hui, les projecteurs sont braqués vers les personnalités de la scène urbaine. Artistes solo, DJ's et beatmakers tirent leur épingle du jeu. Chaque jour, il y a dix nouvelles stars potentielles sur YouTube. L'industrie musicale sort volontiers son carnet de chèques pour le premier rappeur venu. L'équilibriste est une observation un peu cynique sur notre condition. Nous ne sommes ni rappeurs ni musiciens d'ordinateur. Nous sommes juste un collectif au fonctionnement artisanal. Dans le modèle économique actuel, il est sans doute plus intéressant de produire une personne seule qu'un groupe de six musiciens. C’est un constat mais, pour nous, ça ne change rien." Tant mieux. Parce qu’au final, on ne change jamais une équipe qui gagne.

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