King Gizzard & The Lizard Wizard, l'effet papillon

Prolifique, déjanté, insaisissable, King Gizzard & The Lizard Wizard est un animal étrange et fascinant. Sur "Butterfly 3000", les 6 Australiens réussissent avec brio une énième métamorphose. Au placard les guitares microtonales, "King Gizz" fait peau neuve et nous emmène dans un univers coloré et synthétique où naissent 3000 papillons. Rencontre avec le leader de la bande, Stu Mackenzie.

Cela faisait un peu plus de 3 mois que les Australiens n’avaient plus sorti d’album et on commençait doucement à s’inquiéter. Avec 18 disques en 10 ans de carrière (dont 5 rien qu’en 2017), King Gizzard & The Lizard Wizard est assurément le groupe de tous les superlatifs. Et visiblement, la machine n’est pas près de s’essouffler. Le groupe revient avec "Butterfly 3000", son deuxième album de l’année, après avoir offert 2 albums live enregistrés à domicile à Melbourne et Sydney, alors que les concerts live manquaient cruellement au reste de la terre.

King Gizzard & The Lizard Wizard. Derrière ce nom étrange, se cache un véritable laboratoire psychédélique, où les membres s’autorisent une créativité sans limites. Depuis sa formation en 2010 à Melbourne, King Gizzard se joue des genres et enchaîne les albums concepts. Du thrash métal, au rock garage de leurs débuts, en passant par de longues jams jazzy et même un album de western spaghetti, les Australiens jouissent d’une liberté créative rare et du soutien irréductible de leurs fans, qui suivent avec enthousiasme les explorations loufoques de la bande.

Si "Butterfly 3000" est leur 18e album en 10 ans, Stu Mackenzie apparaît en interview avec le même enthousiasme et le même sourire aux lèvres que s’il s’agissait de son premier essai. Et lorsqu’on lui demande comment il se sent, il répond en riant "Actuellement, je me trouve au pays des papillons et je m’y sens bien." Éternel perfectionniste, Stu confie vivre la sortie de ses albums comme un soulagement. Et "Butterfly 3000" ne fait pas figure d’exception : "Je me sens toujours bien, détendu et libre après le jour de la sortie. On passe tellement de temps à travailler sur un album… Tant d’heures passées à enregistrer, mixer, réécrire ou changer des paroles, éditer les choses qu’on n’aime pas, virer certaines chansons parfois. C’est une sorte de jeu mental intense. Et pour moi cela ne s’arrête que lorsque le disque existe dans les oreilles de quelqu’un d’autre. Je ne peux pas m’empêcher d’y penser jusqu’à la sortie (rires)."

Les albums se suivent mais ne se ressemblent pas

Après 2 albums plutôt convenus, qui poursuivaient les explorations orientales microtonales initiées avec "Flying Microtonal Banana", les Australiens reviennent avec "Butterfly 3000" là où on ne les attendait pas. Et ils nous avaient prévenus : ce nouvel album va diviser les fans. Joey Walker, le guitariste du groupe, avait déclaré il y a quelques mois "Notre prochain album est sans doute ce que nous avons fait de meilleur… et de pire !"

Sur "Butterfly 3000", King Gizzard mue une nouvelle fois et troque ses guitares féroces pour de suaves nappes de synthé. Construits autour de séquences d’arpégiateur, ces 10 nouveaux morceaux développent un univers onirique coloré qui sent bon l’été. Et si on retrouve l'ADN King Gizzard, ce disque est irrémédiablement aux antipodes de ce qu’il a proposé jusqu’ici. "Butterfly 3000" est tout simplement le disque le plus électronique et pop du groupe. "Même lorsque je me dis "les gens vont détester ça", je n’y prête pas trop attention (rires). Je suis très fier de cet album parce que j’ai l’impression que nous avons capturé un feeling dans un monde que nous n’avions jamais visité auparavant. Et c’est vraiment au cœur de ce que nous essayons de faire avec Gizzard : créer un univers, avec des paysages qui vous transportent le temps d’un album. J’ai l’impression que nous l’avons fait d’une manière inédite sur ce disque, ce qui est très agréable." raconte Stu Mackenzie.

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De gauche à droite : Cookie Craig, Michael Cavanagh, Joey Walker, Ambrose Kenny-Smith, Stu Mackenzie & Lucas Harwood. © Jason Galea

Comme un puzzle

"Mélodique et psychédélique, chaque coup de pinceau est réfléchi. Le disque de King Gizzard qu’on écoutera dans 3000 ans" peut-on lire sur l’étiquette du vinyle de ce nouvel opus. Cela faisait longtemps que l’on n’avait pas senti les Australiens aussi confiants. Sans doute depuis "Polygondwanaland", sorti en 2017 et toujours considéré aujourd’hui comme leur magnum opus. "Je pense que ces deux albums sont nos deux plus aboutis. Et ils sont un peu frère et sœur en fait. Pour ces deux albums, c’est comme si chaque instrument, chaque morceau, chaque son était là pour une raison précise. Et nous ne faisons pas toujours des disques comme ça. Parfois, on ajoute juste des couches, c’est brutal, c’est sauvage, c’est fort et c’est le chaos (rires). Celui-ci n’est pas censé être comme ça."

Sur Butterfly 3000, King Gizzard a pris le temps de savamment peser chaque élément. Sur ces 10 nouveaux morceaux, le groupe renoue avec son amour pour la polyrythmie, comprenez ici des éléments musicaux évoluant dans des signatures rythmiques différentes. Ainsi si le clavier se compte en 7, la guitare en 5 et la batterie en 3, tous ces instruments se décalent avant de retomber ensemble presque par magie à chaque cycle de 105 temps. Vous suivez toujours ? "Polygondwanaland et Butterfly 3000 sont comme des puzzles. Parfois, si vous déplacez une pièce ou un riff d’une noire, tout s’écroule et ne fonctionne plus. Et de la même manière, c’est parfois en décalant légèrement une partie que l’ensemble fonctionne encore mieux. Sur Polygondwanaland, l’élément de base est sans doute la guitare, alors que sur Butterfly tout se construit autour des synthés. A cause de la magie des polyrythmes, si un élément est en 13 et un autre en 9, il existe un nombre de combinaisons et de permutations énormes. Et en ce sens, Butterfly 3000 a été mûrement réfléchi et je pense que nous avons empilé les différents éléments de la meilleure façon possible".

On s’est dit que cet album devait être agréable pour quelqu’un qui n’en a rien à faire de la musique.

Cependant, et c’est là la force de ce nouvel album, la musique de King Gizzard n’aura jamais été aussi accessible et dansante. Nul besoin d’être un expert en théorie musicale, Butterfly 3000 est un album fun, pop et catchy"Interior People", chantée par le guitariste Joey Walker, pourrait d’ailleurs bien être un des tubes alternatifs de cet été. "C’était notre challenge avec Butterfly. Beaucoup de chansons ont des mélodies assez bizarres. Le grand défi était de faire en sorte que tout paraisse ultra-naturel, ce qui était très, très difficile à faire (rires). Mais évidemment quand tu jettes un coup d’œil sous le capot, tu te dis "Wow, c’est vraiment fou". C’était un peu l’idée avec cet album (rires)."

 

Si les Australiens nous avaient plutôt habitués à des univers sombres et des paroles désenchantées et dystopiques, ce nouvel album est sans aucun doute le plus euphorique de leur discographie tant au niveau de la production que des thèmes abordés. Stu Mackenzie revient sur ce tournant : "Au fur et à mesure que j’écrivais ces morceaux, je me suis dit que ce serait intéressant d’écrire un album entier en utilisant des gammes majeures. C’était quelque chose que King Gizz n’avait pas beaucoup fait jusqu’ici. On a écrit des tonnes de morceaux à propos de la merde dans laquelle les humains se trouvent et la pandémie que nous traversons a montré à tous que le monde allait mal. Je n’avais pas besoin d’en rajouter une couche. Je pense que ça fait du bien à tout le monde de pouvoir s’échapper au "pays des papillons" (rires)."

Le dernier morceau de l’album, au titre éponyme, symbolise à lui seul l’esprit positif de ce voyage aux 3000 papillons. Dans cette ode à la paternité et lettre ouverte à sa fille, Stu Mackenzie évoque l’anxiété de devenir père pour la première fois dans cette période troublée : "Dans la chanson Butterfly 3000, je questionne comment je peux être un bon père et laisser mon papillon s’envoler, comment l’accompagner dans sa transformation à la sortie du cocon, pour parler ainsi. Musicalement, je voulais créer quelque chose d’intense, de fort, d’euphorique et de futuriste à la fois. Je trouve ça vraiment dur d’écrire la fin d’un album. Je ne sais pas, ça parait important. Ça ne l’a pas toujours été mais ça l’est devenu au fur et à mesure des disques de Gizzard."

Illusions et métamorphoses

Et parce que King Gizzard ne fait (pratiquement) jamais comme tout le monde, la pochette de l’album abrite 3000 papillons et forme un autostéréogramme, une illusion d’optique qui fait apparaître une image en 3D. La pochette est une nouvelle fois signée de la main de Jason Galea, artiste visuel touche à tout et 7e membre du groupe. "Jason est toujours la toute première personne à qui j’envoie de la musique, même s’il ne s’agit que de démos. Il est toujours au courant de tout avant tout le monde. Donc il a vraiment entendu cet album prendre forme. Très vite, il a eu cette sensation de relief, ces différentes couches sonores qui se superposent et qui donne un effet 3D à l'écoute." explique Stu Mackenzie, qui voit Jason Galea comme son âme sœur créative. "Avec les pochettes de Jason, c’est toujours son interprétation de la musique. C’est très instinctif, c’est simplement une représentation pure de la manière dont il voit notre musique."

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Pochette de Butterfly 3000, un autostéréogramme signé Jason Galea. © Jason Galea

Sur internet, les fans sont divisés quant à la meilleure manière de faire apparaître cette illusion d’optique. Certains la voient naturellement, d’autres tentent en vain d’appliquer certaines méthodes, plisser les yeux, s’éloigner progressivement ? Lorsqu’on lui demande quel est le secret, Stu Mackenzie paraît amusé "Euh, et bien (rires). Moi je suis chanceux parce que ça fait 6 mois que j’observe le travail de Jason sur cette illusion. Je ne sais pas trop si c’est vrai mais apparemment on peut entraîner ses yeux à loucher et se concentrer sur un point fixe pour faire apparaître l’effet 3D. Jason, travaillait sur son grand écran d’ordinateur, et j’étais vraiment impressionné parce que je n’arrivais pas du tout à le voir sur ce grand écran, j’ai vraiment essayé pourtant (rires). La seule chose qui fonctionnait pour moi c’était sur l’écran de mon téléphone, sans doute parce que je suis habitué à sa taille. Donc voilà mon conseil, essayez soit sur un très très grand écran ou sur un tout petit et ça finira par fonctionner (rires)."

De quoi tenir les fans occupés au moins jusqu’à la sortie du prochain album du groupe australien, même si Stu Mackenzie reste prudent : "Normalement, il devrait y avoir un autre album pour cette année, mais même moi je ne suis pas encore certain de ce que ce sera. Je ne voudrais pas m’avancer et balancer de fausses infos (rires).

 

Butterfly 3000 est sorti le 11 juin dernier sur leur propre label KGLW.

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