It It Anita : « Quand les gens vont ressortir, tout ce qu’ils voudront, c’est sauter et gueuler »

Le nouvel album d’It It Anita n’aurait pas pu mieux porter son nom. "Sauvé", un clin d’œil au producteur du disque mais également à la période sombre et étrange que nous traversons. Avec ce nouvel opus, les Liégeois installent encore un peu plus leur réputation sur la scène noise et démontrent une nouvelle fois leur maîtrise totale du bruit et des contrastes. Des riffs énervés, une tension féroce dans laquelle ils se complaisent, "Sauvé" est cathartique et radical. Rencontre avec Michael Goffard, chanteur et guitariste.

Hello Mike ! Vous venez de sortir votre nouvel album le 2 avril dernier. Comment s’est passée la sortie dans ce contexte difficile ?

Mike : Sortir un disque et faire de la promo, en parler sur les réseaux, sans pouvoir le jouer c’est quelque chose que forcément, on n’avait jamais connu et c’est assez horrible. On a fait quelques sessions filmées en streaming. Les gens nous disent que c’est mieux que rien. Honnêtement, oui et non, c’est vraiment compliqué.

J’ai vu récemment le truc à l’Ancienne Belgique avec Zwangere Guy et les avatars. C’est quand même ultra absurde. On l’a fait aussi en Flandre, il y a quinze jours. On jouait devant un écran géant, devant des licornes, des gens avec des grands bras (rires). On s’est quand même dit : "Mais qu’est-ce que c’est que ce truc." On a joué le jeu, parce que c’est du boulot aussi. Mais après la crise, les gens auront envie de revivre des concerts en vrai. Sans doute dans un premier temps dans de petits lieux et de petites structures alternatives, si elles ont réussi à survivre à cette crise… Je l’espère parce que c’est souvent là que tu vois les meilleurs concerts !

À quel point ce disque a-t-il été influencé par le confinement ? Est-il né pendant la pandémie ?

Mike : Musicalement, il y a une série de maquettes qui datent de 2019, à l’époque où on tournait encore. La tournée, c’est une période assez stimulante pour écrire. On avait prévu dès le départ de faire un break, de faire les préproductions pour l’album au mois de mai et de l’enregistrer en juillet. Quand le confinement est arrivé, on ne pouvait pas se voir, mais on a quand même travaillé les morceaux à deux avec Bryan (ndlr : le batteur d’It It Anita). On considère que c’est notre métier, et qu’on ne sait pas travailler en homeworking. Heureusement d’ailleurs (rires).

Par contre pour les textes, je n’avais pas grand-chose d’écrit. J’ai toujours une idée précise de comment sera la voix dans un refrain, je fais des versions yaourt avec les mélodies que j’ai en tête. Mais ça m’arrive d’attendre la dernière minute avant d’écrire le texte, parfois même quelques heures avant l’enregistrement. Les textes ont vraiment été écrits pendant le confinement.

Évoquer la situation actuelle, c’était inévitable ?

Mike : C’est peut-être un peu bateau, mais c’est vrai. Niveau texte, c’est clair que c’est influencé par ce monde post-covid tout pourri. Moi, ça me révolte et ça me fait bouillonner. Au départ, je ne voulais pas vraiment que l’album ne parle que de ça, mais le fait est que l’on y pense tout le temps. Je trouve ça lamentable qu’il n’y ait pas de perspectives, de plan, d’essais. Le manque de considération et de respect de la culture, ici en Belgique, c’est vraiment grave.

Cet album est plus noise et plus énervé que le précédent, était-ce pour vous une manière d’extérioriser la frustration de ces derniers mois ?

Mike : C’est clair. Ça devient long, on est réellement énervés et désespérés et ça se ressent dans le disque.

 

Vous êtes partis à Laval en France pour enregistrer l’album, ce petit trip c’était une manière de repartir sur la route et de briser la routine ?

Mike : Tout à fait. En plus, on y était quand la Mayenne était en zone rouge au niveau des cas de Covid. Soi-disant ultra chaud, rien n’allait. Au final, c’était une petite ville tranquille, les gens étaient sympas. On s’y sentait vraiment bien.

Vous faites d’ailleurs un petit clin d’œil à la région avec le château de Laval qui se retrouve sur la pochette du disque. Comment vous est venue l’idée ?

Mike : Chaque fois qu’on allait dans cette petite ville, traversée par la rivière de La Mayenne, on voyait toujours ce château qui surplombait la vallée. Et puis un jour, on s’est tous dit "Allez, on va se le faire tatouer". Donc on a pris rendez-vous tous ensemble chez un tatoueur de la région. Une fois qu’on s’est retrouvé avec ce château sur le bras, on s’est dit qu’on devait le mettre sur la pochette. On avait réfléchi au nom de l’album, Sauvé en référence à Amaury et au double sens de ce mot. On voulait également marquer le coup pour la pochette et aller jusqu’au bout de la symbolique.

Qui a réalisé l’aquarelle du château qui figure sur la pochette, c'est l'un de vous ?

Mike : Non, c’est le tatoueur de Laval en fait ! Il n’était pas du tout peintre au départ, mais on avait vu ses croquis au crayon quand il avait dessiné notre tatoo. On lui a demandé s’il pouvait en faire une aquarelle et il nous a répondu qu’il allait essayer. Le résultat, c’est cette peinture assez tristounette qui colle bien avec l’univers du disque.

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Aquarelle du château de Laval sur la pochette de l'album "Sauvé". © Fab Severage Tattoo

Le choix d’aller travailler en France avec Amaury Sauvé, ça s’est passé comment ? C’était quelque chose que vous aviez envie de faire depuis un moment ?

Mike : Moi je ne le connaissais pas vraiment. Enfin, je le connaissais grâce à son boulot. On avait vraiment bien aimé le dernier Bison Bisou qui est vraiment un très bon disque. On connaissait aussi le groupe de son frère Quentin, Birds in Row.

Fin 2019, à l’automne, on était en tournée à Rennes et comme on était de passage, on s’est arrêté pour visiter le studio d’Amaury qui était sur notre chemin. On a discuté ensemble, c’était très sympa. Et vu le son qu’il a l’habitude de faire, cette dimension un peu plus "emo", on s’est dit que c’était la bonne personne avec qui enregistrer le prochain disque.

Au niveau de la production, quel a été l’impact de cette collaboration ?

Mike : On a beaucoup travaillé sur le son et les sources utilisées. On a passé énormément de temps à chercher le son de batterie qui conviendrait, idem pour les guitares. Au niveau structure et arrangements, on a pas mal chipoté sur le tempo des morceaux. Parfois ça semble bête, mais quelques BPM en plus ou en moins ça change un refrain. On n’avait jamais vraiment travaillé là-dessus à ce point-là.

On a vraiment peaufiné le son du groupe avec Amaury. Je suis assez fan du son de batterie, très "rough". Il a assez vite compris ce qui collerait bien pour le disque. On lui a fait confiance. On a beaucoup expérimenté avec des pédales en essayant de stacker des effets, parfois y’a des trucs pourris qui finissent par bien sonner.

Par exemple, sur le dernier morceau du disque "53", on termine le morceau en jouant un même riff en boucle. Pendant qu’on enregistrait, Amaury allait de musicien en musicien pour désaccorder nos clés de guitares. À la fin, nos cordes étaient devenues des spaghettis tout mous. Je le voyais courir dans chaque pièce avec son casque et toucher à nos clés et à la fin, ce n’était plus qu’une bouillie de son (rires). C’était assez marrant, totalement improvisé et finalement on l’a gardé sur le disque. Ce n’était pas prévu avant de faire la prise, c’est ça aussi les petits moments sympas du studio !

Vous avez vraiment travaillé en deux temps cette fois-ci avec ce travail de préproduction, plusieurs mois avant l’enregistrement. C’était bénéfique pour vous de prendre un peu de recul sur les morceaux avant de les fixer sur le disque ?

Mike : Oui, complètement. Au départ, tu penses toujours que ce genre de choses ne va servir à rien. Cette fois-ci, on a fait des trucs qui peuvent sembler très scolaires, comme dessiner des graphiques de nos morceaux selon l’intensité des passages, indiquer les moments forts et faibles. On n’avait jamais pris le temps de faire ça avant.

C’était vraiment du luxe d’avoir cette semaine de préprod. Pour des groupes comme nous, le budget est toujours hyper serré. Le moindre centime compte. Et si tu as une journée en studio, tu vas sans doute en profiter pour faire autre chose que des graphiques. Ici, on a été au bout du processus avec Amaury qui ne bosse que comme ça d’ailleurs, je pense. Ça nous a permis d’arriver le jour J super détendus.

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It It Anita en studio avec Amaury Sauvé. © Titouan Massé

Vous étiez super détendus en studio mais "Sauvé", c’est plutôt un album tendu et énervé. Ça joue fort, ça gueule. Et pourtant, pile à la moitié de l’album, on retrouve "Authority", une balade plus légère comme aurait pu l’écrire Thurston Moore. Comment ce petit ovni a-t-il trouvé sa place sur l’album ?

Mike : C’est un riff que j’avais en tête depuis un moment déjà. C’était une des premières maquettes destinées à un futur disque. C’est un morceau que j’adore et je voulais absolument le mettre sur l’album. Plus tu fais des disques, plus tu te dis que tu peux aussi te faire plaisir avec ce genre de morceau. Quand on le jouait en répète, il y avait une bonne vibe. Et puis, ça fait du bien cette pause dans cet album tendu. C’est toujours gai d’avoir un petit moment de respiration.

Sur l’avant-dernier dernier morceau, vous répétez en boucle " I think it’s enough for today. It gets boring, I don’t wanna stay. " Cette chanson s’appelle Moedoh, ça veut dire quoi au juste ?

Mike : Euh (rires). On a eu un petit délire avec Bryan un matin. On avait entendu un morceau à la radio d’Ozark Henry, qu’on voyait partout à une époque. Il était à l’affiche de tous les festivals. Et on s’est dit : "Mais qu’est-ce qu’il devient ?" Si tu prends chaque première lettre de "Mais où est donc Osark Henry ?", ça donne Moedoh. Voilà, tout simplement. Le truc c’est que je ne sais toujours pas ce qu’il devient. Est-ce qu’il chante toujours ? Je n’ai pas été voir depuis, je vais aller voir ce soir. Ça m’intrigue vraiment (rires).

 

Vous avez rejoint le label français Vicious Circle avec ce nouvel album, une nouvelle étape pour le groupe ?

Mike : On a été très flattés de rentrer dans l’écurie Vicious Circle. L’album précédent, Laurent, avait été pris en licence, ce qui était déjà super. Pour celui-ci, on a eu un vrai contrat d’artiste. Et ça nous a permis d’aller enregistrer en France et d’enregistrer le disque d’une manière plus professionnelle. C’est ultra cool et flatteur. Vicious, c’est vraiment ce qu’il nous fallait. Un super label, des super gens.

La scène noise rock française en plein essor avec des groupes comme Lysistrata, The Psychotic Monks, Équipe de Foot… Vous tournez beaucoup en France, c’est sympa d’avoir le sentiment de faire partie de cette mouvance-là ?

Mike : On est contents de faire partie de cette scène noise rock même si nous on est sans doute dans les plus "vieux" (rires), comparés à tous ces jeunes groupes qui arrivent. Il y a un côté cyclique. Aujourd’hui, il y a ce renouveau de groupes à guitares énervées. Et ce n’est que le début. Quand les gens vont ressortir de chez eux, tout ce qu’ils voudront c’est sauter et gueuler.

Le nom de vos albums a toujours un lien avec la personne qui les ont enregistrés : "Recorded by John Agnello", "Agaiin" pour cette deuxième collaboration avec le producteur de Sonic Youth, le précédent album "Laurent" et maintenant "Sauvé". Si tu devais choisir un producteur pour le prochain album, quel nom il aurait ce disque ?

Mike : Vig. Ce serait quand même sympa d’enregistrer avec Butch Vig. J’ai été biberonné par les albums qu’il a produits dans les années 90. Et puis c’est un gars qui a l’air tout à fait compétent et qui a fait du bon boulot, je pense (rires). Même si le nom n’est pas super vendeur sur un disque. On s’arrangera pour trouver un chouette jeu de mots. Pour "Sauvé", on est super bien tombé.

 

Sauvé, est sorti le 2 avril chez Vicious Circle et Luik Music.

Retrouvez It It Anita en live sur Auvio pour une session filmée au Reflektor. Dans le cadre du plan Restart, la RTBF a décidé de mettre en avant les artistes de la fédération Wallonie-Bruxelles pour une série de sessions réalisées en partenariat avec Court-Circuit.

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