Hania Rani : "La curiosité est un sentiment précieux qu'il faut maintenir éveillé"

Rarement le son d’un piano n’aura été aussi délicat et bouleversant que sous les doigts habiles d’Hania Rani. Naviguant entre la musique classique et son irrésistible envie de briser les codes, la pianiste polonaise est aujourd’hui considérée comme un des grands espoirs du néoclassique. Rencontre, depuis Poznań, avec une artiste accomplie. 

Tout arrive par hasard. Et il fait souvent bien les choses. Que ce soit dans le rayon ambient minimaliste de son disquaire favori ou dans un article de Jam, la rencontre avec la musique d’Hania Rani est un moment singulier. Outre ses deux premiers albums sortis en 2019 et 2020, l’artiste s’est récemment révélée avec une session live filmée dans les studios de la radio publique polonaise. 26 minutes, 4 claviers et une performance poignante, filmée en noir et blanc. Habitée par sa musique, Hania Rani survole avec grâce et virtuosité les touches de ses claviers. Un son cristallin et organique qui donne envie de tout quitter pour contempler l’immensité de l’océan, battu par les vents. Lorsque l'on écoute la musique d'Hania Rani, on a le sentiment que les choses sont telles qu’elles devraient être. Le hasard existe-t-il vraiment ?

 

Publiée sur la chaîne du label anglais Gondwana Records, maison mère du Jazz UK (Portico Quartet, GoGo Penguin, Mammal Hands...), cette session live a récolté plus d’1 million de vues et des centaines de commentaires dithyrambiques. L'artiste revient sur ce succès inattendu : "Nous ne nous y attendions pas en fait. C’est une performance très intime, juste une personne qui joue de quelques claviers. J’ai été vraiment surprise de la réaction des gens, et je le suis encore. Souvent dans la vie, tu fais les choses avec cœur et sans aucunes attentes. Et c’est précisément dans ces moments-là qu’il peut se passer quelque chose."

Ce credo, la jeune pianiste semble le suivre depuis toujours. Hania Rani trace sa route en suivant son intuition. Une intuition qui, très jeune, l’amènera à vouloir étudier la musique classique et la guidera ensuite jusqu’à Berlin pour poursuivre sa formation. Pianiste douée, elle se révélera également être une brillante compositrice. "Pendant mes études, j’improvisais toujours un peu pendant mon temps libre. Je composais des petites mélodies juste pour moi-même. Je n’osais les montrer à personne." confie-t-elle.

En 2019, elle décide de faire le grand saut et de se lancer en solo. Fini de se cacher derrière des projets et des collaborations, pour la première fois, Hania Rani se dévoile seule sur scène : "Tout a changé lorsque j’ai dû jouer mes premières chansons sur scène. Je me suis rendu compte qu’interpréter sa propre musique étant en quelque sorte plus facile. J’étais moins stressée parce que je n’avais pas besoin de mémoriser la musique de quelqu’un d’autre. Mes idées passaient directement de ma tête à mes doigts sur le piano. J’ai tout simplement adoré cette sensation.

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© Marta Kacprzak

Le piano reste pour moi la façon la plus naturelle de communiquer directement ce que je ressens.

Sur "Esja" et son successeur "Home", Hania Rani développe une musique profondément organique et répétitive à la Philip Glass (à qui elle dédicace d’ailleurs le morceau "Letter To Glass"). Et si les musiciens apprécieront la virtuosité de la pianiste, cette dernière se la joue tout en retenue. Influencée par la musique électronique ambient et bercée par les Beatles, ses morceaux ont un petit côté pop dont elle ne se cache pas. "Je compose la musique que j’aime écouter. J’essaie de réfléchir aux émotions que la musique, les harmonies, la progression et la structure peuvent susciter. J’aime penser que ma musique sonne simplement comme elle devrait sonner. J’apprécie par exemple beaucoup les structures et les tempi qui paraissent les plus naturels à l'oreille. C’est sans doute pour ça que ma musique est accessible et peut sembler familière." 

Ce qui est frappant lorsque l’on écoute son travail en studio est ce sentiment d’intimité qu’elle parvient à créer avec l’auditeur. L’oreille attentive percevra d’ailleurs les bruits de touches et des pédales, la mécanique du piano, la résonance de la pièce ou encore la respiration de la jeune compositrice qui renforcent cette impression de proximité.  Cette technique d’enregistrement, elle la doit au travail de Nils Frahm et Ólafur Arnalds. "Quand j’ai découvert ces deux artistes, j’étais vraiment heureuse de me sentir si proche de ces musiciens, d’entendre le corps du piano vibrer, les marteaux, les doigts sur les touches. Je me suis dit : "Enfin, quelqu’un a découvert comment bien enregistrer un piano" (rires). C’était vraiment inspirant. C’est quelque chose que j’adore et qui ne disparaîtra pas de sitôt de ma musique (rires)."

Musique classique et anticonformisme

Hania Rani a passé près de 20 ans à étudier la musique classique, de Gdansk à Berlin en passant par Varsovie. 20 années durant lesquelles elle a perfectionné sa technique, sa manière de composer et d’arranger. Si elle chérit la maîtrise et les outils que lui a donné sa formation, Hania Rani veut aujourd'hui se libérer des cadres imposés dans la musique classique. "J’ai envie de m’éloigner non pas de la musique classique mais de l’environnement rigide et bridé qui l’entoure. C’est quelque chose qui ne me correspond plus vraiment. Aujourd’hui, obtenir le meilleur son de piano possible ne m’intéresse plus. Ce qui me passionne désormais c'est ce qu’il se passe quand je change un peu mon toucher, lorsque je place les micros différemment ou quand je rajoute un effet. J’essaie de trouver de nouvelles manières de faire sonner mon piano, en le transformant en son de synthé ou en instrument de percussion."

La compositrice polonaise s’amuse à repousser les limites de son instrument et de ses habitudes de composition. Et son arrivée à Berlin, haut lieu de la musique électronique, y est sans doute pour quelque chose. "J’ai beaucoup écouté de musique électronique et j’ai été fasciné, notamment par ces longues nappes sonores. J’ai rêvé pendant longtemps de copier ce son sur un piano. Parfois, j’utilise des structures et des motifs très rapides pour créer l’illusion d’une harmonie continue qui s’estompe et dure plus longtemps. S’inspirer d’un style totalement différent et essayer de le transposer sur son instrument est une bonne manière de rester créatif."

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© Marta Kacprzak

Pour la scène et pour l’image

Depuis quelques années, Hania Rani est sur tous les fronts. Elle multiplie les collaborations et les projets. Dernier en date, un nouvel album à paraître le 18 juin qui reprend une série de chansons composées pour le cinéma ou le théâtre. "J’ai eu la chance de travailler sur des films et des pièces de théâtres intéressantes ces dernières années. Bien souvent, le réalisateur choisit ses morceaux préférés et la musique n'est pas disponible à l'écoute en dehors des salles de cinéma et des théâtres. J’avais envie de donner vie à certains morceaux qui n’avaient pas été sélectionnés et présenter cette autre facette de moi. C'est un album à mettre en fond et à laisser tourner toute la journée."

Sobrement intitulé "Music for Film and Theatre", ce nouvel album se déclinera sous la forme de vidéos qui donneront une seconde vie à ces morceaux, indépendante de l’œuvre originale pour laquelle ils ont été composés. Hania Rani voulait représenter de vrais instants de la vie quotidienne. Elle a sauté sur l’occasion lorsque son ami et réalisateur Mateusz Miszczyński a voyagé de la Pologne au Mexique. Armé de sa caméra 16 mm, il est parti à la rencontre des gens pour capturer leur quotidien. "Je pense que c’est ce que j’essaie d’accomplir avec ma musique, de montrer que les miracles arrivent partout, même lorsqu’on ne les attend pas. C’est dans les petites choses, les petits moments, auprès des gens que l’on peut découvrir tout un nouvel univers. La vie elle-même est une sorte de film en fait si on l’observe différemment.

"Music for Film and Theatre" sortira le 18 juin sur le label Gondwana Records et pourrait bien être la prochaine bande son des petits instants précieux de votre vie. 

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