"Fall Off the Apex", rencontre avec les rois de La Jungle

Kazan, à un en croire Tonton google, c’est une jolie petite ville de l’ouest de la Russie, située à environ 800 bornes de Moscou et quelque 3300 km de Mons, ville d’origine du plus sauvage des groupes du plat pays, La Jungle. Kazan, c’est surtout la ville où nos deux singes rouquins ont décemment posé leur batterie, Casio et six cordes pour renouer avec l’endorphine et la sueur de ce qu’ils savent faire de mieux, des concerts. Et ce n’est pas rien, pour un duo qui en comptait plus d’une centaine à son actif en 2019. Quelques jours après leur retour du pays de l’alcool de patates et des Pussy Riot, et une semaine à peine après la sortie de "Fall Off the Apex" leur quatrième opus, on s’est entretenu avec Mathieu et Rémy.

Après une longue période de confection plus artisanale "Fall Off the Apex" sonne comme un album plaisir, la démonstration (s’il en fallait une) d’un groupe en phase avec sa musique et à la créativité intarissable. En témoigne l’année écoulée où le tandem semble avoir maximisé le vide culturel imposé par ces confinements successifs pour créer son label HyperJungle Recordings, sortit un split avec les Suisses de Hypercult, un album remix et un double live.

On aurait cependant tort de croire que cette hyperactivité leur fut imposée faute de mieux "Avec ce disque, on a mis à exécution un plan qu’on avait déjà élaboré en 2019 pour l’année 2020. On devait juste combiner ces sorties avec plein de concerts. Du coup, on a changé notre manière de fonctionner au quotidien, on a beaucoup répété et travaillé sur la suite. L’impact direct, c’est d’avoir travaillé sur d’autres choses, qui sortiront plus tard… "

Enregistré la semaine avant le lockdown, l’album combine trois interludes et cinq nouveaux tracks kraut-noise, habilement sublimés par un troisième homme, l’ingé son et producteur Hugo-Alexandre Pernot. "Le choix de faire ce disque a été influencé par le fait d’avoir eu une énorme année 2019 où on a fait pas moins de 101 concerts. Pour se féliciter, en cadeau, on s’est dit qu’on allait s’offrir un studio. Hugo, c’était la cerise sur le gâteau, c’est un gars qui a apporté une vraie proposition. Il nous a dit 'les gars, j’adore ce que vous faites, mais on va faire mieux, différemment. J’ai une adresse de studio perdu du côté de Honfleur, c’est idyllique, un vrai petit coin de paradis !' "

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© Fred Labeye

Comme "les vrais", La Jungle compose et enregistre l’album sur place et qu’importe si ça ne sonne pas véritablement comme un live, parce que forcément "oui, le son s’en trouve dénaturé, mais c’est pour un mieux. A force de faire les choses de la même manière, tu n’apportes aucune nouveauté à ta musique. Sa proposition de faire les choses différemment, plus en profondeur et dans un contexte pro, ça sonnera peut-être moins comme les concerts, mais ça nous va."

On a l’impression qu’avec ce disque, on s’est octroyé beaucoup plus de libertés et beaucoup moins de contraintes.

Toujours avec la même intensité, les mêmes riffs frénétiques, la même énergie frontale, La Jungle s’amuse, expérimente et accouche d’un opus au tempérament versatile. Tantôt complètement spontané "Aluminium River, le morceau qui ouvre l’album par exemple, on l’a plié en un quart d’heure au studio, sans l’avoir écrit", tantôt plus expérimental avec le surprenant Marimba "c’est la respiration de l’album et le dernier qu’on a composé. Quand Mathieu a sorti ce riff et que j’ai mis la batterie dessus, on savait très bien qu’on ne jouerait jamais ce morceau en live et ce n’est pas un problème. On avait une idée, elle nous plaisait et on avait envie de se faire un kiff. Après trois quatre albums, on a le droit de s’octroyer un morceau qui nous plaît en sonorité sans ambition derrière".

Des morceaux plus techno trans comme Hyperitual, des morceaux moins accessibles comme Feu l’homme aux rythmes soutenus, accompagné de premières bribes chantées. Du chant justement, il en est également question dans Le jour du Cobra (dont on vous invite à jeter un œil sur le clip bien barré) et qui augure des intentions de nos deux gaillards "dans le prochain disque, il y a carrément plus de chant. Mais ça s’est fait assez naturellement, sans jamais être planifié. Le tout, c’est que ça passe comme un instrument."

Des morceaux plus longs, plus angoissants aussi comme le track de clôture, The end of Score mais dont l’intention et le ressenti restent à la libre interprétation de chacun.

Enfin, on aurait tort de terminer cet article sans s’attarder un instant sur l'artwork du disque. Loin de s’afficher ouvertement en porte-étendard d’une société qui court tout doucement à sa perte, La Jungle a décidé de le faire plus subtilement. Ni donneurs de leçon, ni maîtres, ils répètent "on n’a jamais voulu être politique, on a toujours cherché à ne pas l’être. Une forme de lâcheté ? Peut-être, sans parole c’est plus facile mais on s’en charge avec les titres des chansons, de l’album et sa couverture. 

 

Dans la même esthétique que le triptyque précédent, on retrouve cependant pour la première fois comme une présence plus surnaturelle "Est-ce que les vaches planent ou est ce qu’elles flottent ? Elles tombent ou elles s’élèvent ? On se détache de tout ça, de cet amas […] C’est la première pochette où on a des animaux. En dessous, tu as un visage gravé dans la pierre, comme si l’humanité était une sorte de vestige fossilisé. Je trouve l’image pas trop mal et qui colle bien avec l’album. Si on va trop loin dans la connerie, c’est vraiment ce qui va se passer: le règne animal et la nature reprendront leurs droits… "

Il n’empêche, "Fall Off the Apex", reste une fête, un disque calibré pour des moments live d’intenses communions dans des salles moites et obscures et pour des franches accolades en fin de set qui perlent la bière et la sueur.

Welcome back les garçons !

(Agenda de leurs prochains concerts par ici !)

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