Black Midi : Coups de foudre à Notting Hill

Fer de lance d’un rock anglais totalement décomplexé, Black Midi met le cap sur un deuxième album aussi étrange qu’ambitieux. Conçu sans œillère, "Cavalcade" prend des risques dans les tournants et explose le compteur dans les lignes droites : une conduite de dingo pour foncer droit dans le mur (du son).

Sur la carte des musiques alternatives, la proposition de Black Midi est unique, totalement atypique. Rock dans l’âme, la musique du groupe anglais saute à l’élastique sur la ligne du temps. Entre chute libre dans le passé et accélération positive vers un futur fantasmé, le deuxième album des Londoniens est une incroyable anomalie : une chevauchée fantastique à travers un cortège de sons et d’images. "C’est pour cette raison que nous l’avons appelé Cavalcade", explique le bassiste et chanteur Cameron Picton, planté sur un lit derrière son écran d’ordi. "Dans ce disque, les chansons enferment de nombreux personnages. Le mot "Cavalcade" nous permet de les rassembler, de les faire défiler dans un même mouvement, à la fois sombre et bariolé, dansant et contrasté. C’est sans doute parce que je suis Londonien, mais cela m’évoque l’esprit et la diversité du carnaval de Notting Hill." Dans cette ambiance euphorique, les coups de foudre de Black Midi claquent plutôt comme des rappels à l’ordre. Électriques, imprévisibles et fulgurants, leurs morceaux passent en effet l’épreuve des concerts avec une ardeur d’avance. Apparu dans le sillage du label Speedy Wunderground de Dan Carey et d’une scène regroupée autour d’un vieux pub baptisé The Windmill, Black Midi s’est affirmé sur des affiches partagées aux côtés de Shame, Warmduscher ou Fat White Family. "De nombreux groupes sortent un disque, suscitent l’attention des médias pendant deux jours, puis retombent dans l’oubli. Ce n’est pas notre cas. Parce que nous avons acquis l’estime du public via les concerts."

(Dé)collages

Aujourd’hui, comme sur un premier album baptisé "Schlagenheim", Black Midi collabore avec David Rudnick. Né au Royaume-Uni, ce graphiste autodidacte s’est révélé aux Etats-Unis, avant de s’installer chez nous, en Belgique. Depuis son atelier gantois, il décodifie les environnements numériques pour créer les pochettes de disques de Nicolas Jaar, Oneohtrix Point Never ou Evian Christ. À la baguette de tous les visuels de Black Midi, David Rudnick se présente comme une sorte de graphiste attitré, un peu comme Raymond Pettibon l’était chez Black Flag ou Peter Saville chez Joy Division. "David est quelqu’un de très demandé. Mais tant qu’il aura du temps à nous consacrer, nous travaillerons avec lui. Ses collages sont parfaitement en phase avec notre esthétique et notre façon de créer la musique. Nous l’avons rencontré à Bruxelles, lors d’un concert à l’Ancienne Belgique. C’est le point de départ de notre relation de confiance."

L’amour du risque

Black Midi est une centrifugeuse de sonorités piochées dans les rayons d’une discothèque sans fond. Les morceaux du nouveau "Cavalcade" déambulent ainsi sous un déluge de confettis pour partager leur amour du noise-rock, du jazz, de l’ambient, du hip-hop, de la musique progressive et expérimentale, mais aussi de la bossa-nova ou du post-punk. "En studio, nous ne cherchons pas explicitement à mélanger plusieurs styles musicaux dans un même morceau. Nous essayons simplement de créer quelque chose de nouveau, de proposer un truc qui sort de l’ordinaire." Pour ça, rien à dire : Black Midi sait y faire. Hors des sentiers battus, l’itinéraire emprunté par les Anglais défie tous les systèmes de radioguidages et autres applications de géolocalisation. "En plus, notre façon de composer a évolué en cours de route", indique Cameron Picton. "Avant l’apparition du coronavirus, nous avions l’habitude de faire évoluer les compos sur scène. Avec la pandémie et l’annulation des tournées, nous avons dû modifier notre façon de procéder. La seconde moitié de l'album a donc été écrite de façon individuelle, à huis clos, pendant le confinement. Chacun est arrivé avec ses propositions au moment d’entamer l’enregistrement. Ce disque est donc le résultat de deux modes opératoires."

-1 + 2 = ?

Au-delà de sa méthode de travail, Black Midi s’est aussi renouvelé au lendemain d’un changement de personnel, tout aussi surprenant que les variations de tempo qui secouent leurs morceaux. Début 2020, le groupe voit en effet le guitariste Matt Kwasniewski-Kelvin s’éloigner pour soigner des problèmes de santé mentale. Les trois autres musiciens se tournent alors vers le saxophoniste Kaidi Akinnibi et le claviériste Seth Evans. "Ils ne sont pas venus pour combler un vide", précise Cameron Picton. "Nous étions déjà en contact avec eux avant le départ de notre guitariste. À la base, l’idée était de renforcer nos arrangements pour les concerts. Puis, tout s’est précipité. Matt a quitté le navire et notre tournée est tombée à l’eau. Comme il n’y avait plus de concert, nous avons proposé à Seth et Kaidi de nous rejoindre en studio." La présence de ces invités de dernière minute va changer la donne et offrir de nouvelles perspectives aux chansons imaginées par Black Midi.

Montagnes russes

Après avoir enregistré un titre avec Marta Salogni (The xx, Sampha) à Londres, le groupe se retrouve à l'été 2020 au cœur du massif montagneux de Wicklow, en Irlande. C’est là, dans l’antre du studio Hellfire, que Black Midi planche sur les maquettes de son deuxième album en compagnie de l’ingé-son John Murphy (Lankum). "À l’origine, il était question d’assembler correctement les morceaux et de sortir de là avec une bonne démo. "Séduits par l’environnement et l’acoustique du lieu, les musiciens repartent finalement en Angleterre avec une version définitive de "Cavalcade". Entre explorations instrumentales totalement lo-fi et une production bétonnée en haute-fidélité, le deuxième album du groupe anglais se vit comme un tour (de force) dans des montagnes russes : angoisses, puissantes montées, tête à l’envers, bras en l’air, courbes millimétrées et décharges d’adrénaline balisent en effet le parcours tracé par "Cavalcade".   

Un wok, deux bouzoukis

Long en bouche, insaisissable, le deuxième album de Black Midi ne s’apprivoise pas en une écoute distraite. Disque exigeant, voire intransigeant, "Cavalcade" met le rock en alerte dans une succession de suicides commerciaux. De la fougue bruitiste d’un "John L" déchiré par un violon en transe à une "Marlene Dietrich" chantée sur les parois d’une bossa nova escarpée, le groupe anglais déboule toujours à contre-sens, loin des formats et des attentes prétendues du public. Dans le genre, le morceau "Diamond Stuff" est un bel ovni. Fabriqué à l’aide d’un violoncelle, d’un saxophone, d’un piano, de deux bouzoukis, d’une cithare, d’une flûte, de synthés et…d’un wok, le titre voit Black Midi s’envoler sur une trame luxuriante et étrangement apaisée. "Sur ce disque, nous avons accordé une attention particulière à la dynamique et aux harmonies. L’idée était aussi d’amplifier les résonnances émotionnelles." Là-dessus, le bassiste Cameron Picton se met à nu sous les guitares électriques du morceau "Slow". "L’année dernière, je suis tombé malade : un état grippal, un truc assez banal. Mais sur le coup, j’étais persuadé d’avoir chopé le coronavirus. J’étais ultra anxieux, quasi persuadé que mon heure était venue. J’ai composé "Slow" juste après cet épisode. Il y est surtout question de paranoïa. Dans les paroles, je ne fais d’ailleurs aucune référence explicite au coronavirus."

Sortir des cases

De retour dans l’actualité avec "Cavalcade" Black Midi esquive les clichés jusque dans les photos de presse. "Quand notre premier album est sorti, nous avons accordé quelques interviews. Dans la foulée, les médias nous ont demandé des photos. Nous avons organisé l’un ou l’autre shooting, mais nous n’étions jamais très heureux de voir nos tronches affichées dans les magazines. Pour éviter que cela se reproduise, nous avons demandé à un dessinateur de nous transformer en personnages de BD. Il ne faut pas chercher un récit derrière ces cases. C’est juste une manière amusante de contourner les traditions." Comme quoi, Black Midi fait vraiment les choses à sa façon.

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