Armand Hammer : Copains comme cochons

Avec son nom emprunté à un sulfureux milliardaire américain proche de Lénine et Brejnev, Armand Hammer souligne les contradictions d’une nation et d’un monde en perdition. Associé aux beats claustrophobes de l’immense The Alchemist, le duo new-yorkais endosse l’héritage de MF DOOM et tient tête à Run The Jewels. Nouveau point de repère du rap alternatif, "Haram" est une critique sociale criblée d’humanité. Déjà un des bons disques de l’année.

Formé sur les trottoirs de Brooklyn, Armand Hammer repose sur les épaules de Billy Woods et Elucid. Au taquet depuis une petite dizaine d’années, les deux rappeurs se sont toujours posé les bonnes questions, en s’attaquant d’abord au fond. À l’écart des algorithmes YouTube, de la drill sous MDMA, du cache-misère Auto-Tune ou d’une célébrité Instagramée, la formation affronte les racines du mal, au plus près des contradictions de sociétés salement amochées par les crises et la multiplication des fake news. Ultra conscient de la situation, le rap d’Armand Hammer s'attarde sur des vérités accablantes, mais ne s'exclut jamais de l’équation. C’est sa grande force. Après quatre solides albums et quelques collaborations de premiers choix, le groupe éclate au grand jour avec "Haram", un disque élaboré en compagnie du producteur californien The Alchemist.

L’alchimie parfaite

Pour la première fois de son histoire, Armand Hammer s’en remet aux productions d’une personne extérieure. Connu pour son travail avec Eminem, Mobb Deep ou Action Bronson, l’ami The Alchemist s’est aussi distingué l’an dernier aux côtés de Freddie Gibbs. Prénommé "Alfredo", le fruit de cette collaboration était d’ailleurs en lice pour le Grammy du meilleur album de rap... Véritable faire-valoir pour le duo new-yorkais, The Alchemist ne tire pourtant pas la couverture à lui. Au contraire, ses beats se mettent au service des morceaux de "Haram" : une bande-son mutante, profilée pour escorter des interrogations angoissantes sur le pouvoir et la façon dont il est exercé. À travers la production et ses positions idéologiques, Armand Hammer évoque des groupes comme Company Flow ou Cannibal Ox, deux fers de lance d’un label Def Jux, imaginé en d’autres temps par un certain EL-P. Sûr que la moitié de Run the Jewels n’est pas insensible à la proposition d’Armand Hammer...

MC’s Hammer

L’union de Billy Woods et Elucid passe par une usurpation d’identité. Homme d’affaires américain décédé en 1990, Armand Hammer était à la fois milliardaire et mécène, mais aussi trafiquant d’art et philanthrope, grand partisan du parti républicain, mais complice des ténors de l’Union soviétique. Cette personnalité schizophrénique sert aujourd’hui les intérêts de deux MC’s persuadés par la notion de relativité, à l’aise avec les nuances et les contrepoints. Chez eux, chaque mot posé s’accompagne de sous-titres et d’allusions cryptiques. Sur "Haram", Woods et Elucid s'intéressent à la dualité, aux dichotomies : le propre contre l'impur, la pensée contre l'action, la perception contre la vérité. Une fois ce décor planté, le duo flingue les idées reçues avec le flegme et la précision d’un tireur d'élite.

Cochons dingues

Sur la pochette du disque, deux têtes de cochons fraîchement découpées illustrent les intentions d’Armand Hammer avec ce qu’il faut de provocation et d’hémoglobine. L’image est un peu gore, certes, mais elle s’éclaire au contact du titre de l’album. "Haram" est un terme arabe qui englobe tout ce qui est interdit par l'islam. Là-dessus, les porcs dépecés prennent un autre sens, tout comme les flingues, l’alcool et les drogues qui circulent librement dans des morceaux obsédés par les dogmes qui tendent à codifier nos sociétés. Malins, les gars d’Armand Hammer s’appuient ainsi sur des tabous - religieux, politiques ou sociaux - comme pour souligner leur omniprésence dans nos vies. Ici, tout est affaire de contradictions.

Quelle Earl est-il ?

Pour en revenir aux cochons, la force d’Armand Hammer est justement de les emmener ailleurs. Dans un morceau comme ‘Chicharonnes’, avec l’excellent Quelle Chris en invité, les bestioles servent ainsi à embrocher les homophobes et les policiers xénophobes. Complètement raccord avec les préceptes du mouvement Black Lives Matter, le duo new-yorkais s'entoure également du copain Earl Sweatshirt pour une collaboration super ensoleillée. Sous ses allures de carte postale, la chanson ‘Falling Out the Sky’ évoque pourtant le quotidien ordinaire d'une famille logée à proximité d’une décharge à ordures. Dans ce disque, qui doit autant à MF DOOM qu’à Madlib, tout est ainsi question de perspectives. La vérité de l’instant ne tient qu’à un fil, à un cliché pris sur le vif. Pour le meilleur et pour le pire.

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