Antoine Wielemans : "Si tu commences à douter, tu fais tes valises et tu rentres chez toi direct."

Des plages d'Hawaii aux falaises normandes de Vattetot-sur-Mer, il n'y a qu'un pas. Toutes voiles dehors, Antoine Wielemans s'embarque pour une échappée en solitaire et navigue, le temps de 9 morceaux, entre le clair et l'obscur. Avec "Vattetot", il conjugue la tristesse dans ce qu'elle a de plus beau et réussit le pari de le faire en français. Rencontre avec un artiste accompli. 

Hello Antoine, ton premier album solo "Vattetot" est sorti le 5 novembre. C’était le bon moment pour le sortir et se lancer en solo ? 

Antoine : Je ressentais vraiment le besoin d’avoir un projet pour moi et pouvoir faire les choses à ma manière. Je ne l’avais jamais fait avant et ce n’était pas l’envie qui manquait. Je commençais à avoir un peu des regrets de bosser depuis 18 ans en musique et de ne jamais faire que du Girls in Hawaii. J’avais envie de pouvoir assumer des choses différemment et de pouvoir être encore plus personnel ou plus intime dans le cadre d’un projet perso.

Ce disque, on voulait d’abord le sortir l’année passée, en mars, au printemps. Je n’avais pas spécialement imaginé une vraie sortie. C’était mes premiers morceaux en français, j’avais simplement envie que ça existe, que soit disponible pour les gens. Mais le label PIAS aimait vraiment bien le disque et voulait une vraie sortie. On l’a donc déplacé en novembre et je suis super heureux que ça sorte. Je pense que c’est le bon moment parce que c’est vraiment un disque d’hiver. Il a été composé l’hiver et invite un peu au cocooning et à la chaleur d’un feu de bois.

Ce nouveau disque a vu le jour en Normandie il y a deux ans. Tu t’es retiré à Vattetot-sur-Mer pour y composer et écrire. Ce périple hivernal, c’était une manière de se déconnecter de la routine et de se reconnecter avec soi-même ?

Antoine : La Normandie en novembre ou en février, c’est vraiment désert. Je recherchais vraiment l’isolement. Ça m’a permis de me connecter profondément à ce que j’avais envie de faire, de ne pas être interrompu par toutes les tâches quotidiennes de la vie. Je suis resté dans une maison isolée où il n’y avait quasi pas de réseau de téléphone. Je suis parti avec une carte son, un ordi, un micro, une guitare et quelques claviers. Il y avait un piano sur place. Lorsque je pars comme ça pour 15 jours, je n’ai pas grand-chose d’autre à faire que de faire de la musique. Je peux travailler la nuit, la journée, au rythme que je veux. La créativité, c’est un peu comme un petit animal dans un terrier qui est super timide et super peureux, qui a envie de sortir, mais qui dès qu’il y a un bruit, retourne se terrer. Il faut être dans des conditions propices, se sentir un peu dans un monde protégé pour que tout ça se libère.

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© Malou Milon

Quand tu débarques là-bas pour ces quelques semaines, est-ce que tu arrives avec des objectifs et une méthode de travail ? 

Antoine : En fait, le seul truc que je m’impose et qui est vraiment fondamental, c’est de revenir avec de la matière et de m’obliger à un résultat. Ma principale exigence, c’est d’enregistrer une vraie maquette d’un morceau tous les deux jours. Et je m’en fous de savoir si le morceau sera génial ou s’il sera nul. Je verrai ensuite plus tard si c’est intéressant ou pas. C’est comme ça que ça marche, il ne faut surtout pas laisser la place au doute. Quand tu te retrouves tout seul dans une maison pendant 15 jours, dans la solitude, si tu commences à douter, tu te tires, tu fais les valises et tu rentres chez toi direct.

C’est cette incertitude et ce doute qui sont le plus difficile à gérer dans un projet solo ?

Antoine : Oui, mais je crois que c’est inhérent à tout projet artistique. Effectivement, la différence, quand tu es tout seul, c’est qu’il n’y a pas la force motrice d’un groupe. Au moment où tu perds confiance, il n’y a pas ton pote pour te dire : "Mais non, ce morceau-là est super !". Il faut accepter qu’il y ait des jours où on soit content et d’autres où on trouve que tout est pourri. Ça fait partie du processus créatif…

C’est difficile d'être bienveillant avec soi-même dans la création ? 

Antoine : C’est tout l’enjeu. J’ai développé des méthodes où j’essaie au maximum de ne pas être dans le jugement au moment où je suis en train de créer quelque chose parce que c’est très destructeur. On l’a beaucoup expérimenté auparavant dans Girls in Hawaii, où on a vraiment galéré sur des disques dans l’écriture parce qu’on était toujours en permanence en train de réfléchir à cette question : "Est-ce que ce qu’on est en train de faire est bien ou pas bien ? Est-ce que ça me plaît vraiment ?" Aujourd’hui, j’ai évacué cette question. Je verrai bien plus tard si ça m’intéresse ou pas, si je garde ou pas. Je vois ça un peu comme l’image du chercheur d’or, à genoux dans la rivière avec son tamis qui inlassablement reprend de la terre, des cailloux et filtre toute la journée. C’est fastidieux, long et pourtant il arrive à isoler des petites poussières d’or.

De l’or finalement, comme sur ton disque…

Antoine : Exactement… J’aime bien ce mot en fait !

 

Tu parlais de désert. Être plongé dans la nature froide normande, c'était une sorte de bouée de secours dans les moments plus compliqués ?

Antoine : Moi, quand ça coince vraiment, je vais courir. Trois quarts d’heure à fond dans ce beau décor, se poser, regarder la mer, prendre une bonne douche, puis ça repart. En fait, il n’y a pas eu beaucoup de moments où ça coinçait. Je crois que j’étais vraiment heureux de me retrouver dans cette configuration-là et de pouvoir faire de la musique de cette manière-là. Comme je suis papa depuis quelques années, c’est un truc que je n’ai plus beaucoup l’occasion de faire. Je suis parfois un peu nostalgique de ça, de pouvoir un soir ou tu ne dors pas à deux heures du matin, te lever, prendre ta guitare et laisser les choses arriver quand elles arrivent en fait.

J’adore travailler la nuit parce qu’il y a une ambiance particulière propice à la créativité. La nuit t’es un peu planqué, donc les choses sortent plus facilement. Et du coup, j’étais assez excité de pouvoir travailler toutes les nuits comme ça jusque tard. C’était aussi l’excitation de retoucher quelque chose d’un peu vierge. Ici comme c’était en français et que j’ai composé quasi tout le disque au piano, c’était vraiment un nouveau terrain de jeu qui s’ouvrait.

Il y a un côté très minimaliste, très intime et brut sur ce disque. L’idée, c’était vraiment de capturer un moment, un instantané ? 

Antoine : Oui, par la force des choses, mais ce n’était pas spécialement prémédité. L’idée de départ, c’était de partir en Normandie pour écrire en isolement quelques morceaux et par la suite les retravailler en studio avec des musiciens, les réarranger. Pour Sel, je me suis donné l’opportunité d’essayer d’aller en studio et de refaire complètement le morceau avec une vraie batterie, avec un vrai beau piano à queue qu’un super pianiste est venu jouer. Et au final, quand j’ai écouté le morceau, il était effectivement beaucoup mieux arrangé, ça sonnait mieux et c’était plus studio, mais j’ai compris que ce n’est pas là où je voulais aller.

Ce qu’on entend sur le disque, ce sont donc les maquettes que tu as enregistrées seul en Normandie ?

Antoine : J’ai essayé de réenregistrer des voix et ça marchait moins bien. Le ton se perdait un peu. C’était compliqué 6 mois après, un an après, d’être dans la même ambiance. J’ai décidé de garder le côté brut des premiers enregistrements avec les défauts inhérents à cette forme de travail. Le disque a gardé une certaine chaleur et ça a vraiment capturé un instant, comme un Polaroïd quoi. J’ai gardé quasi toutes les prises de voix alors que je les avais enregistrées à 3 heures du matin, n’importe comment, avec plein de défauts, plein de bruits, mais en fait, c’est comme ça que ça marche le mieux.

J’ai aussi eu quelques échos de gens à qui j’ai fait écouter ces démos qui m’ont dit : "Mais pourquoi tu veux tout réenregistrer ? C’est super comme ça. Il y a un truc super intime, super chaleureux. Oui, il y a des défauts, mais on s’en fout." S’il y a un truc que j’aime bien sur ce disque, c’est ce côté imparfait, mais aussi chaleureux, très humain, un peu à l’image de ce qu’on pouvait faire sur les premiers disques de Girls in Hawaii, qu’on bricolait un peu nous-mêmes à la maison.

 

Beaucoup de gens disent que c’est un choix courageux de chanter en français. Est-ce qu'il faut une certaine forme de courage pour s'exprimer dans sa langue maternelle ?

Antoine : Moi, j’aurais dit ça, il y a dix ans. Quand on a commencé la musique, le français était vraiment vu comme une langue un peu ringarde. C’était probablement plus courageux à ce moment-là que ça ne l’est aujourd’hui. Depuis 10 ans, il y a plein de musiciens qui font de super projets contemporains en français. Ils ont rendu la langue française sexy quoi (rires) ! Quand tu vois un Flavien Berger, Jacques, Salut C’est Cool, il y a un milliard d’exemples.

La seule difficulté, c’est d’assumer sa voix, d’apprendre à écrire en français et d’accepter que tu seras plus scruté dans ta langue maternelle. Pour moi, c’était un gros fantasme de chanter en français. Depuis Nocturne (ndlr : le dernier album de Girls in Hawaii), ça me trottait vraiment dans la tête de sortir un disque en français. Quand j’écrivais les textes en anglais, je me disais que ce n’était pas exactement ce que j’avais envie de dire... 

Finalement, le français c'est peut-être une manière plus instinctive de traduire ses idées directement sur la feuille de papier et en musique ? 

Antoine : C'est exactement ça, ça permet d’éviter l’étape de la traduction ! En français, j’ai pu vraiment, pour la première fois de ma vie, écrire devant un piano au même moment les trois accords et les trois phrases qui allaient former une chanson. Après, il y a tout un travail d’arrangements mais ça pouvait naître comme ça en dix minutes, de manière hyper instantanée.

J’en discutais avec Jérôme Colin l’autre jour, qui lui a écrit des livres. Il me disait un truc super juste : la différence quand tu écris dans ta langue maternelle c’est l’emploi du verbe. Quand j’écris en anglais, je vais utiliser plein d’adjectifs pour essayer de donner une image et d’être poétique parce que j’ai un vocabulaire assez limité. Alors que le français, outre le fait que ça soit ma langue maternelle, c’est une langue super riche à ce niveau-là. Il existe une infinité de verbes qui désignent une même action en apportant une petite nuance et un sens particulier. En français, je peux trouver le verbe juste et ne pas avoir besoin de trois adjectifs pour exprimer une idée. Quand tu écris, tu sens bien souvent quand tu as trouvé le bon verbe… Ce n’est pas forcément un verbe compliqué, c’est juste que c’est ce mot-là précisément qui traduit l’idée précise que tu as en tête. Le français, tu le maîtrises, tu l’assumes, tu le comprends, alors qu’en anglais, c’est vachement hasardeux en fait.

J’ai appris la guitare pour pouvoir jouer du Nirvana aux scouts, à l’école avec des potes, dans le garage et faire des concerts.

Outre l’excitation d’écrire en français, tu évoquais également ce nouveau terrain de jeu qu’a été le piano. Dès le départ tu voulais écrire ce nouvel album sur cet instrument ?

Ça s’est mis petit à petit. Depuis 3/4 ans, j’apprends le piano et je suis des cours. C’est un fantasme d’enfance de jouer du piano. Mes parents m’avaient inscrit au solfège à l’Académie, mais j’ai très vite arrêté. J’ai appris la guitare pour pouvoir jouer du Nirvana aux scouts, à l’école avec des potes, dans le garage et faire des concerts. Mais l’instrument du piano m’a toujours fasciné et j’ai toujours rêvé d’apprendre. Il y a 2-3 ans, j’ai vraiment commencé à m’y mettre. Je m’entraînais 20 minutes tous les jours puis je restais au piano et je cherchais des trucs. C’est parce que j’étais en train de l’apprendre que c’est devenu l’instrument du disque. Et puis, pour moi, c’était un instrument qui m’emmenait vers des endroits moins connus. C’est quand il y a une forme d’accident dans la création que ça devient intéressant et qu’il se passe quelque chose. Au piano, ça m’arrive tout le temps parce que je fais un accord, je ne sais pas trop lequel et puis je cherche une note en plus sans savoir ce que je suis en train de faire. Il y a ce côté vierge au piano qui amène pas mal d’accidents.

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Sur "Vattetot", il y a vraiment ce côté clair-obscur présent dans tout le projet. Les textes sont parfois très sombres et parallèlement, il y a des arrangements qui sont parfois lumineux. Même la pochette illustre cette ambivalence, on ne sait pas très bien si c’est très tôt le matin ou très tard le soir. C’est important pour toi d’avoir cette dualité et ces deux grilles de lecture du disque ?

C’est toujours le côté nuancé qui m’intéresse, mais je sais que par définition, mon écriture est toujours mélancolique. Je pourrais essayer de faire un truc joyeux, ça ne fonctionnerait pas. Il y a un truc naturel chez moi qui a été ancré un peu dans mon adolescence, un rapport à la musique qui fait qu’il y a souvent un fond de tristesse qui ressort dans la musique. Et en fait, je trouve ça très positif. J’utilise un réservoir qui est plutôt de la déprime, de l’angoisse, de la mélancolie, pour en faire quelque chose de poétique, de musical, de créatif, pouvoir le transformer en quelque chose et le transmettre aux gens de manière positive. C’est tout le sens de la musique pour moi et de ma vie en tant que musicien. J’ai en permanence cette idée que le fond est souvent un peu sombre, mais ça se transforme en quelque chose de plutôt cool et de plutôt solaire. Et donc dans les arrangements, il peut y avoir un texte très plombé avec un arrangement de guitares ultras aériennes, un peu pétillantes, sautillantes, qui va arriver et qui va contrebalancer cette tristesse.

C’est un disque solo, mais il y a eu quelques petites collaborations. Notamment Voyou qui joue de la trompette sur un morceau. Comment ça s’est déroulé ?

On se connaît un petit peu. Il a fait quelques dates en première partie pour nous il y a quelques années en France. Et puis on a un ami commun. On s’est retrouvé en vacances une fois ensemble, donc on s’entend très bien. Un jour, pendant le confinement, je lui ai envoyé un message lui demandant s’il ne voulait pas jouer un arrangement pour trompettes que j’avais écrit pour un morceau. Avec le confinement, c’était un peu compliqué. On s’est échangé des fichiers via Internet. C’était vraiment hyper rush parce que ça a été fait au dernier moment juste avant de finir les mix et de masteriser le disque. Mon seul regret sur le disque c’est d’ailleurs que je n’ai pas mixé sa trompette assez fort (rires).

Il y a donc une tournée prévue. Comment est-ce que tu envisages de donner vie à ces morceaux sur scène, vu que ce n’était pas prévu au départ ?

Je n’avais pas du tout anticipé le live, ce n’était vraiment pas un projet que j’ai écrit en me disant que j’allais le jouer. Rendre des choses un peu intimes sur scène, ce n’est pas toujours facile. Je voulais juste que cette musique soit accessible pour les gens, je n’imaginais vraiment pas tourner avec. Je me suis fait à l’idée petit à petit et puis j’ai rencontré des musiciens et ça va être très chouette. Mais l’idée, du coup, ça va être plutôt de faire le plus possible de salles avec des jauges assez petites, assez réduites et travailler dans une formule live assez simple pour garder quelque chose d’assez intime. Ça ne va pas être une énorme tournée, juste 15 ou 20 dates qu’on va faire dans des lieux un peu choisis. Et puis voilà, on verra ce que ça va raconter et quelle vie le projet aura en 2022…

 

"Vattetot" est sorti le 5/11 chez PIAS.

Antoine Wielemans sera en concert en Belgique le 21 janvier 2022 à l’Atelier Rock (Huy), le 4 février 2022 au Botanique (Bruxelles) et le 10 février 2022 au Reflektor (Liège).

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