Alfa Mist : "Bring Backs", un coup de poker magistral

Après deux premiers albums salués par la critique et dont les vinyles s’arrachent à prix d’or sur Discogs, Alfa Mist avait toutes les cartes en mains pour séduire à nouveau la scène jazz hip-hop qui l’a vu naître. En misant sur des harmonies complexes et délicates et un sens du groove imparable, "Bring Backs" est une véritable réussite. Le pianiste londonien aux multiples casquettes, dont une résolument vissée sur la tête, est aujourd’hui tout simplement incontournable.

Made in London

Enfant terrible de Londres, Alfa Mist symbolise à lui seul l’effervescence de la ville. "Made in London", une étiquette qui apparaît aujourd’hui comme un gage de qualité puisque le présent et le futur de la musique semblent s’écrire sur les rives de la Tamise. La rage de la scène post-punk y côtoie la liberté presque complète d’un jazz qui ne cesse de repousser ses limites. Le Brixton Windmill d’un côté, le Jazz Café de Camden de l’autre et une génération d’artistes qui s’amusent à brouiller les pistes. Kokoroko, Ezra Collective, Moses Boyd, The Comet is Coming, la liste est longue et Alfa Mist ne fait pas figure d’exception.

Originaire du quartier de East Ham, le jeune Alfa Sekitoleko de son vrai nom, commence par disséquer et reproduire les beats de ses albums préférés dans sa chambre, ceux de J Dilla et de MadlibLe hip-hop sera sa porte d’entrée vers le jazz. "De là où je viens, je n’aurais jamais pu rencontrer cette musique sans découvrir le hip-hop et vouloir le comprendre." Pianiste et jazzman autodidacte, Alfa s’affranchit des codes et construit son propre langage où l’émotion l’emporte sur la technique et où la mélodie et le groove occupent une place centrale. Ses explorations sonores, publiées sur Soundcloud, l’amèneront à croiser la route des futurs grands noms de cette scène Jazz UK : Yussef Dayes, Mansur Brown, Tom Misch ou encore Jordan Rakei.

"Change is inevitable"

Après 2 albums, un EP en piano solo et de multiples collaborations (dont l’EP très réussi avec le batteur Richard Spaven, "44th Move"), c’est le regard tourné vers l’avenir qu’Alfa Mist entame ce nouvel album, "Bring Backs". "Change is inevitable, the isms and schisms, questionable. The future is out there, a matter of time." entend-on à la fin du morceau d’ouverture. Dès les premières notes de guitare, "Teki" donne le ton et la couleur de l’album à venir, de la même manière que son hymne "Keep On" annonçait son épatant premier album "Antiphon".

Si le changement est inévitable, Alfa Mist reste fidèle à lui-même et poursuit son évolution dans la lignée de ses deux premiers albums. On retrouve ainsi le lyrisme et la mélancolie propre à l’artiste sur ces neuf morceaux articulés autour d’un poème écrit par Hilary Thomas. La poétesse déclame des fragments de ce texte à plusieurs reprises sur le disque, dont les échos se noient dans la musique et offrent une cohérence à l’ensemble. Sur Bring Backs, Alfa Mist se la joue chef d’orchestre et enchaîne les registres avec une aisance déconcertante. Il nous emmène du côté aérien avec des nappes de Rhodes, nous fait hocher la tête à coups de grooves savamment exécutés et s’aventure même dans des arrangements plus orchestraux comme sur "Once in a Year" où seul résonne le violoncelle de Peggy Nolan.

Pianiste le jour, rappeur la nuit

Très peu d’artistes peuvent se vanter d’être à la fois rappeur et pianiste de Jazz. Alfa Mist excelle non seulement dans les deux disciplines mais parvient à les combiner avec brio. Sur "Organic Rust", le flow du rappeur se mêle au groove lancinant et syncopé, initié par Jamie Houghton à la batterie.

Au-delà de la qualité individuelle des 10 musiciens qui figurent sur le disque, ce qui fait de "Bring Backs" un album remarquable et probablement le plus abouti de la carrière d’Alfa Mist, est cette recherche constante de l'équilibre. Alfa distille ses accords et ses mots avec une justesse et une maturité épatante. Lorsqu’un artiste au sommet de son art décide de se mettre avant tout au service de la musique, on obtient un album de jazz contemporain dans la retenue où la moindre note prend tout son sens.

"Bring Backs" titre son titre et sa pochette d’une variante d’un jeu de cartes auquel s’adonnait le jeune Alfa Mist. Ce dernier ne laisse pourtant rien au hasard et offre ici son album le plus complet et le plus personnel en date. Tout simplement bluffant

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Pochette de Bring Backs, le nouvel album d’Alfa Mist. Peinture réalisée par la bassiste et chanteuse Kaya Thomas-Dyke. © Kaya Thomas-Dyke

"Bring Backs" est sorti le 23 avril 2021 sur le label Anti Records.

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