Adrian Younge : Dans la peau d’un noir

Souvent planqué dans les coulisses de grands disques de soul et de hip-hop, le producteur américain Adrian Younge se dévoile en solo via un disque majeur. Manifeste ancré au cœur de la Great Black Music, l’album "The American Negro" creuse les consciences et exhume les racines du mal : un racisme systémique qui traverse l’histoire des États-Unis. Depuis trop longtemps…

Autrefois l’apanage de quelques DJ’s, le digging est l’art de farfouiller dans les bacs de vinyles pour ressusciter un tube oublié ou déterrer un trésor caché. Collectionneur de disques soul, jazz, funk et hip-hop, le multi-instrumentiste Adrian Younge a déplacé cette pratique dans son studio d’enregistrement, remplaçant les microsillons par des fétiches faits de chair et de sang. Obsédé par les légendes des musiques afro-américaines, féru des grands classiques du cinéma blaxploitation, le producteur a imaginé de grands disques pour les petits oubliés de l’histoire (The Delfonics, Souls of Mischief). En marge de ces résurrections, Adrian Younge multiplie les miracles : des arrangements divins pour Jay-Z ou des productions désormais sanctifiées (Kendrick Lamar, Bilal). À cela, il faut encore ajouter une collaboration d’anthologie avec Ghostface Killah sur les deux épisodes de "Twelve Reasons To Die" et la création de l’enseigne Jazz is Dead, un label imaginé avec l’ami Ali Shaheed Muhammad (A Tribe Called Quest) pour réhabiliter le génie de Roy Ayers ou Marcos Valle. Alors quand le gars annonce qu’il va s’attaquer à la question du racisme dans un disque solo, ce n’est ni pour la frime ni pour la rigolade. C’est du sérieux.

Acte d’accusation sur plusieurs générations

Ambitieux, consciencieux et en phase avec ses convictions, Adrian Younge marche sur les traces du 'Strange Fruit' de Billie Holiday. Guidé par la foi, il signe un album imprégné d’une implacable conscience afro-américaine. De sa pochette ultra explicite aux différents thèmes abordés dans les morceaux, "The American Negro" claque des vérités qui font froid dans le dos. Critique d’un système conçu pour persécuter les gens de couleurs, acte d’accusation étalé sur plusieurs générations, ce disque témoigne des souffrances psychologiques d’une population. Sans jamais baisser la garde, Adrian Younge retrace l’histoire sans oublier ses protagonistes : des souffre-douleurs, des esclaves, des martyrs, des frères et sœurs. Autant d’humains tués pour rien. Entrecoupés de spoken word et d’allusions poétiques, les compos enregistrées sur cet album s’abreuvent à la source du jazz, de la soul et du gospel : des genres inventés dans les champs de coton, sous le soleil, la misère et les persécutions.

Instrumentations féériques vs épisodes diaboliques

Produit de main de maître, "The American Negro" dissèque les mécanismes du racisme à travers une surenchère d’orchestrations sophistiquées. Toute la force de cet album est là, dans cette confrontation hallucinante entre instrumentations féériques et épisodes diaboliques. De la création des États-Unis à l’apparition du mouvement Black Lives Matter, la ségrégation s’est métamorphosée, sans jamais s’éclipser. Album passionnant et militant, "The American Negro" s’accompagne d’un court métrage et d’un podcast en quatre parties. De quoi rafraîchir les mémoires, nourrir le débat et se tourner vers l’avenir avec beaucoup d’espoirs et de meilleures intentions.

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