Médicaments en pénurie : faut-il commencer à s'inquiéter ?

C'est quelque chose dont on ne parle pas souvent : il y a, en Belgique, 8 à 10% des médicaments qui, régulièrement ou non, sont introuvables en pharmacie. Et les pharmaciens cachent de moins en moins leur désarroi. Nous sommes allés faire un tour dans les coulisses des officines.

Risque d'interruption ?

En janvier 2018, après un contrôle de routine, Claude Dumoulin apprend qu'il a un cancer de la vessie. Un cancer agressif invasif. Deux mois plus tard, il subit une opération. Puis, il entame son traitement : à intervalles régulières, il doit subir une instillation d'oncotice. Il supporte bien le médicament. Mais, en janvier 2019, il apprend que son médicament n'est plus disponible.

Ce qu'on m'a dit, c'est qu'il n'était plus disponible pour des personnes qui ont un traitement de suivi, mais qu'il serait de nouveau disponible au mois de juillet. Ou plus tard. Alors que le traitement aurait du se passer au mois de février, suivant le protocole établi par les médecins.

Claude refuse de baisser les bras. Avec sa femme, ils remuent ciel et terre pour trouver les deux boîtes de ce médicament. Ils ont heureusement pu compter sur l'aide de la pharmacienne du village, qui a téléphoné directement chez le producteur, refusant de lâcher le morceau tant qu'elle n'avait pas eu gain de cause.

Les pharmaciens en première ligne

Anne Van Bleyenbergh est pharmacienne depuis 20 ans. Si elle a toujours connu des cas de médicaments manquants, elle constate un accroissement spectaculaire de cas de pénurie depuis un an et demi.
- Combien de fois par jours devez-vous dire à un patient : "Désolé, ce médicament là, on ne l'a pas" ?
- Je dirais facilement deux à trois fois par jour.

Rendez-vous à l'APB

Pour comprendre la raison de cette pénurie, direction l'Association Pharmaceutique Belge. Alain Chaspierre, son président, explique qu'il faut bien faire la différence entre contingentement et pénurie.

  • Le contingentement, c'est quand un médicament est vendu moins cher en Belgique que dans d'autres pays européens. Une firme peut, en toute légalité, se spécialiser à prendre ce médicament qui est moins cher en Belgique pour l'exporter et le vendre là où il est plus cher. Evidemment, ça perturbe les prévisions de la firme au niveau belge, puisque le lot produit pour les patients belges est détourné. Et donc, pour se protéger de ce phénomène, les firmes ont fixé des quotas. Elles vont limiter les quantités vendues en Belgique. Une fois ces quotas dépassés, le pharmacien belge devra s'adresser au producteur chaque fois qu'on lui demandera le médicament. Le quota touche 400 médicaments sur les 10.000 vendus en Belgique.
  • La pénurie touche aussi, à intervalles plus ou moins réguliers 400 autres médicaments. La pénurie, c'est quand un problème de fabrication stoppe, au niveau mondial, la production d'un médicament : avant, il y avait plusieurs sites de production. Aujourd'hui, pour certains médicaments ou certaines matières premières, il n'y a parfois plus qu'un seul site de production au niveau mondial. Dès qu'il y a le moindre grain de sable, la production s'arrête.

Vers une solution ?

Les pouvoirs publics sont conscients du problème. Et semblent se diriger vers une solution : faire la différence entre grossistes et exportateurs.

  • Pour éviter le contingentement, il faudrait que le producteur sache si le grossiste à qui il vend son médicament le destine au marché belge ou à l'exportation. S'il le livre à un grossiste qui a l'intention d'exporter, ça doit être connu, ce qui évite d'avoir des lots de médicaments qui partent vers l'étranger alors que, au départ, ils sont destinés au marché belge.
  • Pour contrer la pénurie, il conviendrait d'aménager l'arbre décisionnel, de façon à ce que tous les intervenants de la chaîne puissent rapidement se concerter et trouver des solutions.

Du côté de l'AFMPS

L'agence fédérale des médicaments et des produits de santé publie, sur son site, une liste qui répertorie tous les médicaments en pénurie de plus de 14 jours (avec cause et date de fin de pénurie). Elle insiste sur le fait que :

  • Chaque indisponibilité n’est pas forcément critique pour la santé des patients puisqu’il existe souvent des alternatives : des médicaments avec la même substance active et le même mode d’administration. De plus, certains cas de pénurie ne touchent qu'un conditionnement : un antibiotique peut être indisponible en boîte de 30 comprimés, par exemple, mais disponible en boîte de 10, tout comme un médicament peut être indisponible sous forme de comprimés mais disponible sous forme de sirop.
  • Actuellement 3,7 % de ces médicaments commercialisés sont notifiés comme indisponibles, mais pour l’indisponibilité de seulement 0,9 % de l’ensemble des médicaments commercialisés, la durée est supérieure à un mois et il existe moins de trois alternatives équivalentes, c’est-à-dire des médicaments avec la même substance active/molécule et le même mode d’administration.

Y-a-t-il déjà eu des cas où la vie d’un patient a été menacée suite à ces problèmes ?

Ici aussi, l'AFMPS se veut rassurante : chaque patient est unique, un cas n’est pas l’autre, et il est toujours difficile de déterminer avec certitude un lien de causalité. Nos experts n’ont pas connaissance de cas où la vie du patient a été mise en danger suite à l’indisponibilité.

Et l'agence insiste : en cas de pénurie, il est primordial que le patient prenne contact avec son médecin. Il ou elle est le mieux placé pour lui conseiller une alternative car il ou elle connaît ses antécédents médicaux.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK